jeudi 26 février 2015

Le bloc-notes : la radio au piquet (de grève)…

Image trouvée sur le site canalsud.net


























Mardi 11 février. Ce matin, dans un coin de ma carrée je reste debout un bon moment devant ma radio. Je suis au piquet et tant qu'à faire je fais le piquet de grève. Pour que les mauvaises ondes n'entrent pas à la Maison de la radio. Je veux soutenir ceux qui font la radio pas ceux qui la défont. 

Rappel des faits
L'État avec ses ciseaux d'argent (sic) coupe peu ou prou chaque année dans le budget des entreprises publiques qu'il contrôle. Depuis 2012, Radio France a dû supporter chaque année 9 millions d'euros de recettes en moins (1). Les syndicats dénoncent l'État qui "n'a pas respecté le contrat d'objectifs et de moyens (2010-2014) en amputant les budgets de Radio France de 87,5 millions d'euros par rapport à ses engagements". Et voilà Radio France devant une situation inédite de déficit que la tutelle ne peut accepter. C'est le sens des discussions actuelles entre le Pdg de Radio France et l'État pour la définition du Contrat d'Objectif et de Moyens (Com) concernant la période 2015-2019.

Les perspectives
Depuis novembre et l'inauguration du nouvel Auditorium l'inquiétude s'est emparée du personnel de Radio France qui doit tenter d'interpréter ce qui se "cache" derrière les "choix structurants" annoncés par le Président Mathieu Gallet. Fusion des deux orchestres (2), augmentation de la publicité (3), redéfinition des chaînes du groupe, meilleure maîtrise des coûts de grille, mutualisation des rédactions (sport, culture), redéfinition des moyens de production, arrêt des émetteurs Ondes Longues et Moyennes, plan social de départs volontaires, location d'espaces, manifestations payantes, commercialisation des concerts,… 

Quel homme, quelle femme politique connaît la radio ?
Quand l'État coupe dans le budget de l'audiovisuel public et plus particulièrement dans celui de Radio France que choisit-il de supprimer ? Rien sans doute que de laisser au Pdg et à ses équipes de direction le soin d'engager les restructurations "utiles". La base de la radiophonie étant de produire et de mettre en ondes des programmes, pourquoi les restrictions budgétaires concerneraient-elles au premier chef la fabrique même de la radio ? La seule "redéfinition des moyens de production" ou une "meilleure maîtrise des coûts de grille" ont tout pour inquiéter les personnels directement concernés. Les équipes de réalisation opérant à France Culture associent le plus souvent possible un producteur, un chargé de réalisation et un ingénieur du son qui vont ensemble sur les lieux de leur documentaire. Ce qui n'est déjà plus le cas à France Inter où un producteur "prend le son" et va même quelquefois jusqu'à le mixer.
















La "représentation nationale" fait et défait les budgets mais parmi les 577 députés qui siègent à l'Assemblée combien connaissent la radio ? "Connaissent" ne veut pas dire "écoutent". Lequel d'entre eux pourrait détailler les principes d'élaboration d'une émission, les personnels concernés, les étapes de réalisation, les processus mis en œuvre ? Pour autant les député-es écoutent-ils/elles la radio et quoi à la radio ? Dans leur voiture de fonction n'écoutent-ils pas d'abord les informations de France Info ou de France Bleu ? Ou tel ami ou ennemi politique invité sur France Inter ? Pour un député la radio est fonctionnelle et informative. Peut-on imaginer qu'une fois sortis de l'étau politique dans lequel ils se sont laissés enfermer ils aient quelques disponibilités pour écouter tel ou tel programme hors info ? J'ai déjà dit que je voulais bien les interviewer un par un pour confirmer mes assertions qui s'appuient un tout petit peu sur la connaissance des rythmes auxquels ils sont soumis.

Alors la fabrication de la radio semble loin, très très loin de leurs préoccupations. Pour défendre l'installation d'une nouvelle antenne de France Bleu dans leur circonscription ou se battre pour une nouvelle fréquence de France Info ils seront là. Mais pour que Fip couvre mieux le territoire ou que (Le) Mouv' s'attache absolument à être la radio des jeunes faut quand même pas rêver. Auront-ils d'autres moyens que d'émettre (sic) des vœux pieux ? Pourtant en diminuant le budget de Radio France ne pourraient-ils assortir leur restriction d'une obligation pour l'opérateur public de garantir et assurer ce qui a fait l'excellence du service public radiophonique : la production de programmes par des professionnels spécialisés qualifiés.

Additionner carottes et poireaux
L'État pourrait-il commencer par différencier les budgets des formations musicales liées à Radio France des budgets de fonctionnement de la radio (4). L'époque où les radios nationales publiques ou privées se devaient d'avoir un orchestre est révolue. Que ces orchestres existent, soit. À l'Etat d'en trouver le gestionnaire ad hoc. Quant aux travaux, en cours depuis 2007 à la Maison de la radio, qu'ils ne soient pas le baobab idéal qui voudrait bien cacher la forêt des besoins financiers liés à la création radiophonique (5). L'amalgame qui est fait entre tous ces budgets colossaux permet de reléguer très loin les choix économiques qu'il conviendrait d'engager pour pérenniser et développer la radio publique. En n'évoquant jamais les enjeux de la création radiophonique dans l'offre audio faite aux français, l'État, par sa politique budgétaire arbitraire, mène tout droit dans le mur l'opérateur public qui n'aura sans doute d'autres solutions que de réduire le nombre de chaînes, de diminuer les moyens de production (6) et de mettre en place un plan de départs volontaires.

La grève suivie ce 11 février par les personnels de réalisation pourrait entraîner en mars celle des journalistes et autres personnels pris dans la tourmente. Un mouvement s'engage dont il est difficile de mesurer l'étendue et surtout la dépression collective qu'il risque d'installer au sein des 4600 personnes qui travaillent à Radio France. Il serait temps que les député-es arpentent les couloirs, les studios et les cellules de montage. "Pour une fois" pourraient-ils oublier d'être en représentation ? Pourraient-ils plutôt essayer de comprendre comment se fait la radio, avec qui et dans quelles conditions ? Le vote du budget qui s'en suivrait aurait un autre sens. L'exact contraire de l'annonce pathétique d'un François Hollande lors du cinquantenaire de la Maison de la radio le 14 décembre 2013. Oracle, ô désespoir

















(1) Provenant à 90% de la contribution à l'audiovisuel public. Entre 2012 et 2015, cette contribution passant à 601 millions € au lieu des 610 millions perçus en 2012, 
(2) L'Orchestre philharmonique de Radio France et l'Orchestre National de France,
(3) "Nous souhaitons accueillir de nouveaux types d’annonceurs, tout en maintenant la forte limitation horaire des plages publicitaires, qui différencie les antennes de Radio France du secteur marchand" (Intervention de Mathieu Gallet à l'Assemblée Nationale, in Compte rendu n° 21, Commission des affaires culturelles, et de l’éducation, Mercredi 10 décembre 2014, Séance de 16 heures 30),

(4) Constater une fois les studios d'Inter remis à neuf - avec vue sur Seine - qu'il fallait obérer la lumière pour pouvoir filmer les émissions, ce sont au minimum des surcoûts budgétaires et au maximum un manque absolu de vision prospective. Comment comprendre que cet enjeu de la radio visuelle n'ait pas été conceptualisé pendant les dix ans où France Inter est restée cloîtrée à Mangin (l'immeuble situé à quelques dizaines de mètres de la Maison de la Radio),
(5) La création radiophonique va au-delà des émissions de studio (de plateau dirait Laurent Goumarre de France Culture), des émissions de talk, …
(6) "Une réorganisation des équipes de production au sein des chaînes permettra de responsabiliser les directeurs et de piloter au plus près les coûts de production" Mathieu Gallet in Le Figaro, 23 février 2015.

1 commentaire:

  1. Anne-Marie Bernon-Gerth28 février 2015 à 13:50

    Bravo! Très bonne analyse, cher Fanch;

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