vendredi 15 décembre 2017

67/68 : une autre révolution culturelle… Prenez garde à la poésie (15/44)

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Ici, le vendredi, jusque fin juin 2018, en complément du feuilleton "société" publié chaque lundi, je vous raconte, quelques faits marquant de "la vie culturelle" de l'époque. À travers les livres, les films, les disques qui ont marqué la révolution culturelle qui couve. Avec des archives audio radio en exclusivité, les sources de la presse nationale et régionale, et… mes propres souvenirs.



15. Prenez garde à la poésie… (de la rue)
En 1967, la poésie qui percute c'est celle des Beatles avec la sortie de Sgt Pepper le 1er juin, celle d'Hendrix, celle d'Aragon que chante Ferré (1961), celle de Bernard Dimey et de tant d'autres poètes. De Luc Bérimont qui animait au début des années 60, sur France Inter, "La fine fleur de la chanson française"…

En 1967, Aragon est élu à l'académie Goncourt. France Culture en rend compte d'une façon un peu austère. Aragon lui même semble assez peu enthousiaste… Dans quelques mois pourtant la poésie et la parole vont s'afficher, s'écrire sur les murs de Paris et d'autres villes de France.

Le début de l'entretien avec Aragon commence à 27'50"


Dix ans auparavant, sur la chaîne nationale était diffusée l'émission "Prenez garde à la poésie". Voilà comment la présente Jean-François Remonté et Simone Depoux (1) : "Une grande première et sans doute une grande dernière, cette émission de variétés en public dont la vedette est la poésie. C'est Paul Gilson, directeur de la radio et poète lui-même, qui offre à Philippe Soupault et Jean Chouquet [producteur et réalisateur à la radio publique, ndlr] cette occasion de produire un vrai show poétique. Le titre est déjà un clin d'œil : … on va rire, on va être surpris et on découvrira que la poésie n'est pas nécessairement affaire de componction et de gravité."




Et puis puisque j'évoquais Luc Bérimont, voici une occasion d'entendre deux femmes de radio qui évoquent un homme de radio…




(1) "Les années radio", L'arpenteur/Gallimard, 1989.

jeudi 14 décembre 2017

"Messieurs les censeurs, bonsoir" ou la marche de l'histoire de la… télévision

Maurice Clavel
















Monsieur Lebrun, 
Il est à peine 14h02, ce 13 décembre 2017 et, je ne peux résister à prendre la plume (éléctronique), sans attendre, pour vous écrire à l'instar des spectateurs de télévision qui, nombreux le 13 décembre 1971, écrivaient à Maurice Clavel pour le soutenir aussitôt après sa sortie théâtrale sur le plateau télévisé de "À armes égales" qui l'avait vu clamer "Messieurs les censeurs, bonsoir". 

Avec cette façon si particulière que vous avez de télescoper l'histoire (ici 1971 et 2017), si nous n'étions pas en période audiovisuelle troublée, je n'aurais peut être pas entendu, dès la première écoute de votre dernier épisode de "La marche de l'histoire" (1), qu'en creux vous ne manquiez pas d'être assez circonspect sur les enjeux d'un big-bang annoncé. Il m'est arrivé d'écrire qu'à la façon des chats vous savez observer, patiemment. Donner des coups de griffe, légers. Et ronronner quand vous êtes satisfait d'un bon mot. De tout ça vous avez bien raison d'en faire votre affaire.

De quoi s'agit-il donc aujourd'hui, au point que différant mes propres recherches d'archives, je ne résiste pas au plaisir de réécouter votre hommage délicat à Maurice Clavel ? L'écrivain, le journaliste, le philosophe qui, en 1971, n'a pas supporté que la télévision française, sous l'égide de l'ORTF (Office de Radio et Télévision Française), censure ne serait-ce qu'un mot de son reportage, "Le soulèvement de la vie", prétexte à un débat avec le maire de Tours, Jean Royer, bien connu pour son conservatisme aigüe et sa morale réactionnaire en bandoulière.


Le plateau de "À armes égales"

















Votre émission quotidienne peut souvent s'écouter en stéréo. On écoute avec attention votre invité, mais, depuis les temps immémoriaux où vous officiiez à France Culture, vous nous avez habitué à ne pas relâcher l'écoute quand vous prenez la parole. Que ce soit pour votre chapeau que vous soulevez en début d'émission ou pour ces phrases de liaison qui vous permettent de rappeler à votre invité qu'il va devoir être à la hauteur, non seulement de votre érudition, mais de votre façon d'aimer la joute orale à fleurets mouchetés. Cette conversation de bonne compagnie que chaque jour vous entretenez, pas sûr que la galaxie audiovisuelle publique sache en savourer les propos, trop occupée à ferrailler à son propre avenir. 

"La brèche ouverte ce 13 décembre 1971 dans la télévision d’état - l’appareil idéologique d’état, disait le philosophe Althusser - ne sera pas aisément fermée. Trois ans après, Valéry Giscard d’Estaing, élu président, servira ses intérêts en faisant éclater le vieil ORTF qui avait placé l’ensemble de l’audiovisuel public sous le contrôle vétilleux du pouvoir.", dites-vous. 

Rappel historique essentiel pour qui veut comprendre les méandres de l'audiovisuel public depuis 50 ans. "Vétilleux" ? Voilà un coup de griffe, subtilement donné. J'en appelle à Robert (Le petit). Vous êtes bien clément, Monsieur Lebrun, non seulement l'État s'attachait à des détails mais surtout ne supportait pas que la télévision (et la radio) puissent devenir un contre-pouvoir, voire un État dans l'État.

"Rassurez-vous, dites-vous à votre invité, on n'a pas trouvé beaucoup de traces [de l'événement Clavel, ndlr] dans les journaux de France Inter. Ce sont les bienfaits de l'organisation unique de l'audiovisuel public où la radio et la télévision sont solidaires." Hum, ceci est bien dans le ton du moment alors que le grand Mamamouchi prône le rapprochement inéluctable de France Télévisions et de Radio France. Ce n'est plus un coup de griffe, c'est le bond du chat sur la souris. On est presque chez Cyrano. "Je vous préviens, cher Macron, Qu'à la fin de l'envoi je touche !"

Pas sûr, non plus, que le grand ordonnateur du futur audiovisuel public, Marc Schwartz , l'entende de cette oreille (2). On ne remerciera jamais assez M. Clavel d'avoir répliqué à la censure et, à vous, M. Lebrun d'avoir, en un exercice de style savoureux, esquissé ce qui vous interroge sur ce big-bang audiovisuel, au moins aussi attendu que le résultat des élections présidentielles de 1981 ou celui de la Coupe du Monde de football 1998… 

(1) France Inter, du lundi au vendredi, 13h30,
(2) Actuel directeur de cabinet de Madame Françoise Nyssen, Ministre de la Culture, auteur du rapport sur l'avenir de France Télévision intitulé "Le chemin de l'ambition", mars 2015. 



mardi 12 décembre 2017

Pierre, Luc et Régis : la sainte trinité pour Saint-Johnny…

Il ne sera pas dit qu'ad vitam aeternam je ne tende pas l'oreille quand j'écoute la radio. Dimanche soir, Martin Penet dans "Tour de chant" sur France Musique rend hommage à Johnny Hallyday. J'écoute attentivement et je souris avec les archives où l'on entend Claude Dufresne, animateur sur France Inter, spécialiste de l'opérette faire le grand écart pour interviewer Johnny. Puis l'émission touchant à sa fin, Penet raconte que pour son premier concert à l'Olympia, Pierre Bouteiller est en direct sur Europe n°1 pour interviewer le jeune artiste et assister à son concert. Bigre ! Bouteiller, jeune journaliste, est entré à Europe en 1958. Il n'a pas encore d'émission (1) mais sa passion pour la musique et le spectacle ont certainement eu raison de cette première où le "Tout-Paris" est présent.
@GettyImages





















Comment retrouver cette archive ? À Europe 1 rien n'est accessible, pas plus qu'à l'Ina. Je tente une recherche sur Magic-Internet avec une description complète des protagonistes de la date et tutti. Bingo l'archive est là. 15'20" de Bouteiller avec Johnny ou l'inverse c'est selon. Ce qui m'intéresse c'est d'entendre la voix du "jeune" Bouteiller. Le son est pourri mais qu'importe. La voix du journaliste est moins grave, le débit plus rapide mais le ton est là. Un peu perfide et taquin. Johnny est calme et joue le jeu de l'interview juste avant d'entrer en scène. Voilà pour Pierre.





Dans Libé hier matin, Luc (Le Vaillant) écrit un papier intitulé "Saint Johnny" (2). C'est Thierry-Paul Benizeau (3) qui me donne l'info, alors qu'on échange sur la littérature qui s'écrit depuis mercredi dernier. "Saint Johnny" commence par cette savoureuse intro : "L’enterrement de Johnny Hallyday à la Madeleine, samedi, raconte les retrouvailles impromptues de l’Etat français et de l’Eglise catholique. Cela témoigne également de la vampirisation salvatrice du show-biz le plus fatigué et du christianisme le plus chatoyant, l’un comme l’autre ayant besoin de cette transfusion d’émotions pour ragaillardir leur squelette décharné par la numérisation des affects." Le ton est donné.

Le Vaillant poursuit "Le plus intéressant dans cette cérémonie est qu’elle témoigne de la difficulté de la République à imaginer des codes et des rituels en matière funéraire. La mort reste la chasse gardée de la religion, même si on applaudit désormais la sortie du cercueil et si chacun joue sa partition éplorée au-delà des cantiques référencés." CQFD.

Et l'on termine avec Régis (Debray) qui dans Le Monde (4), ne se refusant rien ou se faisant plaisir, titre sa tribune "Une journée particulière". Doux euphémisme quand on sait la débauche de moyens qu'a nécessité la parade des Champs-Élysées pour le défunt chanteur. Debray, spécialiste des médias et de médiologie, enfile quelques jolies perles sur la façon moderne de rendre hommage à un chanteur, fusse-t-il estampillé rocker national. Et de nous aider à comprendre "pourquoi cette journée marquera nos annales, tel un point d'inflexion dans la courbe longue d'un changement de civilisation. Elle devrait mériter le manuel d'histoire pour trois raisons majeures." 

Arrêtons-nous sur la troisième. "Troisième titre, décisif, à des lettres d'or : l'institutionnalisation du show-biz, nouveau corps de l'Etat, sinon le premier d'entre eux."  De quoi Monsieur Debray, vous dateriez l'institutionnalisation du show-biz, à ce dernier show où la ferveur populaire a pu se répandre sur les Champs (Élysées) ? Ne pensez-vous pas que le show-bizness s'est institutionnalisé le 22 juin 1961, pour le concert de "Salut les copains", place de la Nation (Paris) ? La Nation (pas très) reconnaissante que ces hordes de jeunes n'aient pas su, sagement assises, écouter leurs idoles.

Le seul fait qu'Edgar Morin, sociologue, baptise dans une tribune au Monde, après le concert de la Nation, la génération des teenagers "génération yé-yé", "yé-yé" promut par le show-bizness naissant, n'est-ce-pas ce jour-là l'institutionnalisation même des adolescents, du rock et du show-bizness ? Dans un lieu hyper symbolique "La place de la nation". Johnny n'a sûrement pas fini de faire couler beaucoup d'encre, de mettre le feu à des analyses savantes diverses et variées. Saint-Johnny étant depuis lurette canonisé on se demande bien qu'elle sera la prochaine étape du show et du bizness. Mais, ya pas d'erreur la meilleur des synthèses est définitivement celle de Libé… "Salut les copains".

(1) Il animera sur Europe n°1 "Je sors pour vous", à la rentrée 68, magazine dans la veine de ce qu'il adore par dessus tout le spectacle, le théâtre, le cinéma, les concerts, la musique,
(2) Libération, 11 décembre 2017, 
(3) Critique musical, ex-chroniqueur dans Easy Tempo de Valero et Jousse sur France Musique et producteur d'émissions de jazz sur la même chaîne,
(4) Daté 12 décembre.

lundi 11 décembre 2017

68 : et si tout avait commencé avant… le Livre blanc de la Jeunesse (15/43)

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Chaque lundi, jusque fin juin 2018, je vous raconte, ici, les prémices de ce qui a pu présider aux "événements" de mai 1968. Avec des archives audio radio en exclusivité, les sources de la presse nationale et régionale, les témoignages de quelques témoins précieux et… mes propres souvenirs.

Gala de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, 16 avril 1967



















15. Le Livre blanc de la jeunesse (1966-1967)
Plus on s'approche de l'année 68, plus les frémissements contestataires de la société française se font perceptibles. La grogne ouvrière commence à prendre une tournure plus radicale comme nous l'avons vu la semaine dernière avec la grève du textile à Lyon-Vaise. Pourtant le redressement économique de la France est sensible et les réussites industrielles s'affirment. Le 11 décembre 1967 le Concorde, avion du futur, fruit de la collaboration franco-anglaise, est présenté pour la première fois à Toulouse-Blagnac (voir player ci-dessous). Pourtant deux pans entiers de la société n'ont toujours pas bénéficié de politiques dédiées. Le monde ouvrier qui participe aux progrès de ces "années glorieuses" sans en toucher les dividendes. Les jeunes nés du baby-boom qui n'ont pas été la préoccupation essentielle de la politique du Général de Gaulle lors de son premier mandat (1958-1965).

Si je reprends ci dessous plusieurs extraits du travail de recherche de Laurent Besse (1) c'est que son étude détaille les conditions de l'enquête sur "Le Livre blanc de la jeunesse" et comment ce Livre blanc sera le prétexte d'une interpellation du ministre de la Jeunesse et des Sports, François Misoffe, par les étudiants de Nanterre dès janvier 68 (nous y reviendrons dans l'épisode du 8 janvier prochain).

 

"Nommé dans le cadre du remaniement qui suivit les élections présidentielles de décembre 1965, François Missoffe fut le premier ministre en titre de la Jeunesse et des Sports, secteur qui depuis 1963 bénéficiait d’un secrétariat d’État. La promotion de Jeunesse et Sports en ministère s’accompagna d’une tentative pour fonder ce que François Missoffe appelait une politique de la jeunesse, à partir d’une vaste consultation de la jeunesse, connue sous le nom de "Livre blanc" ou "Rapport Missoffe"

Les modalités et le destin de la consultation Missoffe jettent un éclairage particulier sur la perception gouvernementale de la jeunesse, entre la présidentielle de 1965 et Mai 1968. Ils permettent également de saisir en quoi le ministère Missoffe a bien constitué un tournant dans l’histoire de ce qu’on a appelé "la politique de la jeunesse", même si ce ne fut dans la direction espérée par son promoteur.

Dès son premier "Message à la Jeunesse française" (2), François Missoffe déclara qu’il serait l’homme du dialogue, posture qu’il allait souvent mettre en scène (3). En mai 1966, après quelques mois de préparation, il précisait sa politique : il entendait procéder à une vaste enquête-débat autour de la jeunesse, en particulier avec les premiers intéressés, les jeunes. L’objectif, à l’issue de cette vaste consultation était « la mise au point collective d’une politique de la jeunesse (4), annoncée pour la fin du mois de décembre sous la forme d’un Livre blanc.


Roland Dhordain














La radio partenaire de l'enquête sur la jeunesse
"Pour le Livre blanc, François Missoffe privilégia la télévision et surtout la radio (5) qui avait une grande audience chez les jeunes. Le coup d’envoi fut donné lors du journal d’Inter Actualité, magazine animé par Étienne Mougeotte et transformé de façon exceptionnelle en forum radiophonique où le ministre "dialogua" avec plus de 50 jeunes. Le ministre livra des considérations très générales sur la jeunesse et sur sa politique qui restait à définir "avec et par les jeunes" mais cultiva avec soin son "parler direct" qui contrastait avec le ton habituel de la radio : "tout ça est mal fichu", "dans votre pat’lin», "faut que les jeunes soient dans le coup", "c’est mon boulot"  (6).

Roland Dhordain, patron de France Inter 
L'ancien scout, ancien instituteur, créateur d'Inter Service Jeunes ne pouvait pas ne pas s'associer à l'animation de l'opération (écouter l'archive ci-dessous).

"France Inter s’associa plus largement à la consultation grâce à Inter Services Jeunes, animé par Yves Mourousi. Quelques jours plus tard, le ministre occupait à nouveau l’antenne, cette fois-ci pour un "tour de France Inter" en direct. Entre 3 heures du matin et 22 heures, François Missoffe avait parcouru la France en avion et hélicoptère de Paris à Saint-Germain-en-Laye en passant par Brest, Bompannes (Landes), Talence (Gironde), Aix-en-Provence, Saint-Rémy-de-Provence et Dijon, pour rencontrer des jeunes sous les micros et les caméras. Roland Dhordain, directeur de France Inter, qui l’accompagnait dans "ce marathon radiophonique (sic)", était visiblement sous le charme et parlait "d’un style tout à fait nouveau de voyages ministériels" 



Le gouvernement du Premier ministre Pompidou ne prend pas les mesure de l'enjeu
La suite de l’action de François Missoffe peut être lue à la lumière de la conférence qu’il prononça en novembre 1967 intitulée Une politique de la jeunesse pour quoi faire ?   Son titre prend un effet de comique bien involontaire lorsqu’on examine le Conseil des ministres du 6 décembre suivant où François Missoffe fut mis en demeure de proposer des actions concrètes. Toutes ses tentatives pour intervenir dans des domaines en rapport avec la jeunesse mais qui relevaient de la compétence de ses collègues ministres se traduisirent par des fins de non-recevoir.

(Les inter-titre sont de la rédaction)

Dans son édition des 10 et 11 décembre 2017, Le Monde republie les deux tribunes que le sociologue Edgar Morin avait écrites en juillet 63 sur le phénomène "yé-yé" expression inventée par lui, suite au concert gratuit organisé par "Salut les copains", Place de la Nation (Paris), le 22 juin 1963. 


"Devant le Pentagone", Washington D.C.,
21 octobre 1967, @Marc Riboud


















(1) Un ministre et les jeunes : François Missoffe, 1966-1968 par Laurent Besse, Centre d'histoire de Sciences Po,
(2) Monsieur Misoffe n'était pas Jaurès et son "Discours à la jeunesse",
(3) "Message à la Jeunesse française", 13 janvier 1966,

(4) Présentation de la politique de François Missoffe, Inter actualités 20 h, 12 mai 1966, France Inter,
(5) Malgré mon écoute des archives radiophoniques citées par Besse je n'ai pas retrouvé les sources présentées par l'auteur,
(6) Inter Actualité Magazine, 13 mai 1966,

(7) Inter Actualité 20 h, 31 mai 1966,
(8) Publiée dans "François Missoffe, Une politique de la jeunesse pour quoi faire ?" 
Conférence des Ambassadeurs du 19 nov. 1967, Paris, 1967.

Présentation du Concorde 11 décembre 1967




samedi 9 décembre 2017

67/68 : une autre révolution culturelle… Otis Redding (14/44)

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Ici, le vendredi, jusque fin juin 2018, en complément du feuilleton "société" publié chaque lundi, je vous raconte, quelques faits marquant de "la vie culturelle" de l'époque. À travers les livres, les films, les disques qui ont marqué la révolution culturelle qui couve. Avec des archives audio radio en exclusivité, les sources de la presse nationale et régionale, et… mes propres souvenirs.



14. Otis Redding : l'énergie de l'espoir
On imagine mal à l'écoute de France Culture aujourd'hui qu'une émission de musique "Coda" (1988-1996) ait su faire autre chose que l'alignement de musiques ou de chansons avec un texte insipide, plat et souvent pathétique. Impensé et présomptueux. Au siècle précédent à 0h50 quelque chose avait à voir avec l'élégance et la distinction. À entendre surtout. Du 28 novembre au 2 décembre 1989, 5 épisodes de 10' effleuraient l'histoire interrompue à 26 ans d'un chanteur promis à tout casser, lire à tout transcender jusqu'à propulser "(Sittin' On) The Dock Of The Bay" dans les étoiles de la galaxie soul.

Ce 8 décembre il y a trente-sept ans que Mark Chapman a envoyé John Lennon au paradis. Ce 10 décembre il y aura cinquante ans qu'Otis Redding trouva la mort dans le lac gelé de Monona (Wisconsin) dans lequel son avion s'écrasa. Redding était bien parti pour être consacré "Roi des rois de la soul" et sa maison de disques "Stax" (qui vient de fêter ses soixante ans) croyait à son étoile. 

"La soul, ce mot qui se substitue à rhythm’n’blues, est partout, y compris en France où Nino Ferrer déclare vouloir « être noir ». Trois tubes popularisent le mot cette année [67] : outre Sweet Soul MusicSoul Finger, des Bar-Kays et, à l’automne, Soul Man, de Sam & Dave. Dans ce dernier cas, une profession de foi autant qu’un cri de ralliement. Isaac Hayes, qui en est le coauteur, a eu l’inspiration en regardant les informations sur les émeutes de Detroit (Michigan). Les inscriptions « soul » ou « soul brother » avaient été tracées sur les habitations qui n’avaient pas brûlé. « Etre un soul man est un motif de fierté, d’identification des Noirs », expliquera le musicien, mort en 2008, à Rob Bowman dans Soulsville U.S.A. : The Story of Stax Records (Schirmer, 1997)." (1) 



(1) Bruno Lesprit, "La délicieuse ivresse de la soul music", Le Monde, 25 août 2017,

L'archive Ina vidéo ci-dessous me permet de citer Pierre Lattes, animateur de l'émission "Bouton rouge" sur la deuxième chaîne de la télévision française. Ce 16 décembre Lattes interviewe Bernard de Bosson pour témoigner sur Otis Redding. Pierre Lattès a été animateur au Pop Club de José Artur, puis pour sa propre émission "Boogie" (1973-1974).

vendredi 8 décembre 2017

Johnny Hallyday et son parrain Alain Trutat…

Le 18 mai 2010, Guy Senaux, ingénieur du son à Radio France, était à l'expo Alain Trutat (1922-2006) à la Bibliothèque Nationale de France. Intellectuel français, co-fondateur de France-Culture, réalisateur pour cette chaîne et créateur de l'Atelier de Création Radiophonique en 1969. À la fin de sa carrière, il a été directeur du service des fictions et des créations radiophoniques de la chaîne et a quitté Radio France en 1997. Il était le parrain de Johnny Hallyday



Jean-Philippe Smet bébé… en 1944



Alain Trutat avec lequel Guy Senaux a travaillé…

Salut les copains… (Johnny Hallyday 1943-2017)

Je n'ai rien voulu écouter. Rien voulu voir. Plutôt attendre de lire. Sans être assailli par les témoignages, archives audio, anecdotes, chromos, micro-trottoirs et autres guimauves saturant ondes et écrans jusqu'à la nausée. Sans être forcé à la compassion. Johnny est mort mercredi 6 décembre et chaque média a rivalisé d'archives pour couvrir l'événement au risque de l'étouffement. Fip elle, sobre et digne, envoie après chaque flash horaire une chanson de l'idole. Cette ponctuation minimaliste de l'antenne permet alors à chacun de se faire ses flash-backs, ses images voire de fredonner tel ou tel refrain, quand bien même, et c'est mon cas, n'avoir jamais acheté un disque de l'artiste ou avoir été le voir en concert. Johnny est mort et il faudrait absolument, là maintenant, tout savoir de sa vie avant que la vie, et la mort, (des autres) reprennent leurs droits. L'indécence est à son comble. Alors que, laissant la fureur agir, il suffisait juste d'attendre quelques heures pour lire calmement l'histoire. Avec une autre mesure et un autre tempo. À sa mesure et à son rythme.




Pour cet événement et, au risque de la grandiloquence, pour ce pan de l'histoire qui s'effondre, j'ai besoin de lire du papier. Même si à 22h, ce 6 janvier, je regarde sur leur site la une de Libé. Et quelle une ! Fidèle à sa légende le quotidien n'a pas failli. Salut les copains a-t-il titré avec une photo N&B de Raymond Depardon de 1967. Même si pour Johnny tout avait commencé avant…

Quel titre mais quel titre. C'est de ça dont j'ai envie de vous parler car de Johnny je ne saurai rien dire. En pied de page, sous le buste de profil de Johnny micro en main, trois mots claquent avant ceux de "Johnny Halliday, 1943- 2017, 18 pages spéciales". Trois mots, Salut les copains, qui, avant même d'ouvrir le journal, disent tout de l'histoire. De l'histoire de Johnny, de l'histoire des copains et en creux de l'histoire d'une époque à travers une émission de radio née exactement en même temps que Johnny naissait au rock n' roll, à la chanson et à la… radio en 1959 sur Europe n°1.

Le génie de ce titre c'est de ne pas l'avoir mis entre guillemets et surtout de ne pas l'avoir mis au singulier. Ce n'est pas Johnny qui parle. C'est la force d'une expression qui a été un véritable marqueur de société. Pour la reconnaissance d'une classe d'âge née du baby-boom d'après guerre (1939-1945). Pour la place qu'elle a prise dans la société corsetée du Général de Gaulle (Président de la République,1958-1969). Pour celle qu'elle a eue dans les programmes de la jeune radio, Europe n°1, qui fait ses vrais débuts en 1955. Salut les copains c'est aussi une façon de parler jeune avec les mots des jeunes. Nommer les adultes de plus de 25 ans les "croulants" et les favoris du hit-parade les "chouchous". De faire du titre un acronyme, "SLC" immédiatement décliné dans l'indicatif de l'émission "SLC- Salut les copains" (1).

Avec ce titre Libé transcende une époque. Fait fi de la nostalgie et donne à ces trois mots une intemporalité définitive (2). La force de ce titre, c'est la force de Johnny. Un ralliement. Une fraternité (masculine et virile). Une légèreté. Plus copains qu'adultes. C'est pour Johnny avoir duré autant que peut l'être un copain une vie entière. Malgré tout. Un copain, des copains éternels. Dussent les copains avoir indéfiniment de 7 à… 107 ans. Dusse le copain faire ses adieux à soixante-quatorze (3).

Dernière minute : J'apprends qu'Alain Trutat (1922-2006), co-fondateur de France Culture, réalisateur sur cette chaîne, créateur en 1969 de l'Atelier de Création Radiophonique (ACR) était le parrain de Johnny… lié à ses parents par le milieu du spectacle.

(1) Et même une marque déclinée en magazine mensuel (éponyme de l'émission) créé en 1962,
(2) Mais qui sont ces titreurs qui titrent "dans" nos têtes ? Il en reste à Libé qui étaient nés en 1959 ou quelques années après ? (Je me renseigne),
(3) J'ai lu aussi en papier, Le Monde, édition datée du 7 décembre 2017, avec un cahier spécial de 8 pages et, en double page de une et de dernière une photo de Claude Schwartz du premier concert de Johnny à L'Olympia en 1961. Relu aussi (sur Internet) le long article qu'avait consacré à Johnny, Daniel Rondeau, écrivain, le 7 janvier 1998. 

Tous les copains et Johnny sur l'échelle
photographiés par Jean-Marie Périer
LE photographe des idoles… des jeunes






















Salut les copains, "Lancée durant l'été 1959 sous forme d'émission hebdomadaire, l'émission passe dès le 19 octobre de la même année à une fréquence quotidienne, du lundi au vendredi entre 17 h et 19 h. Elle aurait réuni jusqu'à 40 % des 12-15 ans" (1). Alors, à ces heures-là quand on est à l'école primaire, au collège ou au lycée comment résister aux sirènes des idoles, des yé-yé, des copains qui vous incitent à chantonner plutôt qu'à faire vos devoirs ? Sonia Devillers dans son émission "L'instant M" a eu la bonne idée, mercredi matin d'inviter Michel Brillié pour évoquer l'émission pour laquelle il a été un des réalisateurs dès ses débuts (player ci-dessous).

Daniel Filipacchi, l'animateur principal de l'émission (2) a raconté cette période de sa vie dans "À voix nue" par Alain Kruger, sur France Culture (23-27 janvier 2012), réalisée par Gilles Davidas qui tout petit déjà écoutait "SLC-Salut les copains" et, dans "Radioscopie" de Jacques Chancel sur France Inter le 15 juin 1973,

(1) Source Wikipédia,
(2) Avec quelquefois son complice Frank Ténot avec qui il animait tous les soirs sur Europe n°1, "Pour ceux qui aiment le jazz", 1955-1968.