Comme cela m'arrive quelquefois j'ai écouté une émission (1) entièrement sans prendre aucune note et je peux vous dire que je me suis régalé. Régalé ? Le mot est faible ! Le 23 janvier 2009, Antoine Perraud, journaliste, recevait André Popp (1924-2014), musicien, compositeur et arrangeur, pour un "Jeu d'archives" exceptionnel. Exceptionnel car ce sera l'occasion pour le producteur et son invité de brosser un panorama de ce que pouvait être la radio dans les années 50. Avec sa part de fantaisie, de joie, de créations débridées et d'inventions à 360°. Autant dire une part du meilleur de la radio. Merci à Albane Penaranda, productrice des Nuits de France Culture, de nous donner l'occasion d'être en phase avec l'histoire de la radio. Puis il m'a bien fallu la réécouter pour rédiger ce billet.
Un florilège de voix
Popp n'avait-il pas un nom prédestiné pour être pop avant tout le monde ? Et l'éditeur de musique Raoul Breton (un grand monsieur) lui conseille d'aller voir le "Club d'Essai" de la RTF de Jean Tardieu, poète (1903-1995). Et pour coller aux principes de l'essai, l'équipe du Club lui confie une petite émission "Chansons pour demain" (2). "Le Club c'était une pépinière d'auteurs, de compositeurs, de comédiens, de chanteurs" précise Popp. "On entrait, on discutait, on était pris ou on était pas pris" ajoute Antoine Perraud. "Mais surtout on vous faisait confiance et on était payé" se souvient Popp. "On a fait des équipes entières qui découvraient un studio, un microphone…" s'amuse Perraud, assez ébahi de la "facilité" avec laquelle se créait une "ruche". Le Club d'essai était diffusé exclusivement à Paris et sa banlieue en ondes moyennes (315,80).
Retrouver Pierre Billard (réalisateur), "Les maîtres du mystère" et l'indicatif de l'émission créé par André Popp nous rappelle la richesse de la création radiophonique. À écouter la distribution d'un des épisodes, on reste ébahi par le faste. On pardonnera à Perraud d'utiliser le terme "générique" quand il s'agit d'indicatif ! "Sur votre générique, la voix d'or de Jean Toscane". Dans "La bride sur le cou" une autre émission d'André Popp on entend, et là au générique, André Castelot, Lucien Jeunesse, Claude Barma (3). Pour Toscane (1890-1961), Popp dit "Cette voix qui représentait la radio" (4). Quel hommage mérité !
Et cerise sur le gâteau, entendre la voix (un peu nasillarde) de Raymond Queneau dans "Chansons d'écrivains" (1952) évoquant Juliette Gréco et "Si tu t'imagines" c'est vraiment autre chose que les "péroraisons littéraires" sur France Culture l'après-midi. Mais deuxième cerise Queneau fait lire par Agnès Capri, une lettre qu'il aurait reçu d'une dame (c'est lui qui l'écrit) qui fustige sa prétendue misogynie. Un must de finesse littéraire et poétique et d'une jolie perfidie.
Et puis Perraud profite de ce moment particulier pour reconnaître "On sent dans votre musique, dans vos émissions une énergie qui n'existe plus [À qui le dites-vous cher ami ?, ndlr], que le pays est un peu fourbu sur sa litière, alors que dans ces années d'après-guerre vous aviez de la fougue à revendre, non ?" Popp "J'avais de la fougue mais tout le monde en avait;". Perraud "D'ailleurs "La joie de vivre", une émission d'Henri Spade…, parce qu'on était pas cloisonné, chacun dans sa mangeoire".
L'émission se termine avec l'évocation par Boris Vian lui-même de sa façon de faire des chansons. Et ça met aussi beaucoup de joie au cœur et montre qu'avant le matraquage, la promotion, la complaisance des médias, la radio donnait une âme et de la chair à ses émissions. Merci à Popp et Perraud de nous avoir promené sur un petit nuage de création radiophonique !
(1) Principe formel de la radiodiffusion qui fait s'enchaîner dans un programme journalier différentes séquences au temps d'antenne différents eux aussi, que l'on appelle communément des émissions (et non pas des podcasts comme l'impose aujourd'hui le Directeur du Numérique Laurent Frisch),
(2) On est dans l'artisanat, le tâtonnement expérimental (Freinet), le laboratoire… À mille lieux de la mécanique managériale d'aujourd'hui pour remplir les cases de radio, sur l'une ou l'autre des chaînes publiques,
(3) Castelot, qui animera les émissions d'histoire sur France Inter, Jeunesse "Le jeu des mille francs", Barma, réalisateur et pionnier de la télévision,
(4) "Terrassé samedi au micro, pendant une émission, M. Jean Toscane est mort mercredi à son domicile parisien [21 janvier 1961]. Né en 1888 à Béziers, professeur de mathématiques, Henri Auxierte [cité dans le Maitron, ndlr] avait connu en quelques mois la célébrité sous le nom de Jean Toscane lorsqu'il devint en 1929 speaker à Paris-P.T.T. Les micros, peu sensibles alors, exigeaient des voix et une diction exceptionnelles. C'était aussi l'époque où le speaker n'était pas encore un simple lecteur, mais où il participait activement à la préparation d'émissions souvent réalisées avec des moyens de fortune." Le Monde, 27 janvier 1961." Terrassé au micro ça je ne le savais pas !
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire