lundi 12 septembre 2016

Raphaël Krafft.... Passeur

Ahmad, Ibrahim et Thomas dans la descente, côté français 
du col de FenestreCrédits : Raphaël Krafft - Radio France






















En radio, il y a lurette que Raphaël Krafft, journaliste-documentariste, est un passeur. En 2007, pour France Culture, pour la campagne présidentielle, au plus près des français au plus loin des candidats, chaque jour á vélo approcher le quotidien de Françaises et de Français ignorés et á qui surtout on ne donne jamais la parole. En 2012, autre campagne présidentielle, pour France Bleu et toujours á vélo. En 2014, au Brésil pour la Coupe du monde de football. Krafft, indépendamment des chemins de traverse qu'il arpente á vélo, pousse loin ses documentaires, donnant du sens et de l'humanité, s'engageant dans chaque sujet au point d'en être acteur (1).

Jusqu'à ce documentaire qu'il nous présente aujourd'hui à 17h sur France Culture, où á force de "faire passer" des idées, le journaliste a fini par faire passer des hommes, qui ont choisi de se réfugier en France. L'affaire est poignante. Depuis la gare de Menton (Alpes maritimes) Krafft va interroger le personnel ferroviaire chargé de la surveillance particulière compte-tenu de la proximité géographique avec la "frontière" italienne. Une frontière "réactivée" dans le cadre des opérations de contrôle des flux migratoires engagées en Europe. 

"Ils veulent à tout prix passer et ne s'arrêteront pas tant qu'ils ne seront pas passés" analyse lucide le fonctionnaire de police interrogé par Raphaël Krafft. Ce dernier superpose pour son récit les parcours d'autres passeurs qui, après avoir fait la route dans des conditions optimales de liberté au détour des années 70, ont pris fait et cause pour ceux pour qui, "faire la route", en l'absence de toute liberté de circuler est absolument vital. 

Ibrahim, Thomas et Ahmad dans l'ascension du col de Fenestre,
en arrière-plan. 
Crédits : Raphaël Krafft - Radio France





















"Casegina (Italie) l'ultime étape oú l'on attend la nuit noire pour le dernier passage"... Quand Krafft conte les différentes étapes de son récit, il a la voix grave et un ton presque monocorde qui ne lui ressemble pas. Si cela ajoute á la tension, cette différence de ton, avec celui que le journaliste emploie pour converser avec ses interlocuteurs, surjoue le tragique qui rôde autour des réfugiés.

D'une certaine façon son documentaire resserre la nasse dans laquelle les États veulent enfermer les réfugiés. Mais comment en l'absence de toute sécurité et de toute garantie d'asile les réfugiés pourraient-ils être dans une autre posture que celle jusqu'au-boutiste qui leur assurera un "nouveau départ" ? Krafft sait bousculer notre confort quotidien pour nous obliger à entendre les appels au secours et les situations ubuesques et inhumaines qui repoussent le problème sans jamais le traiter dans sa globalité ni en tenant de la dignité des réfugiés. N'écoutant que ses convictions, Krafft passa de l'idée généreuse á l'acte et s'engage à faire  passer deux réfugiés en France... Ne se contentant plus "seulement" de passer des témoignages par les ondes, mais de faire passer des hommes par les cols des Alpes...

Le format du documentaire, 55', nous laisse sur notre faim ! Ce "timing" préalable pour un tel sujet est juste invraisemblable. Et ce n'est pas parce que trois autres documentaires complèteront le point de vue de Krafft que ce doit être plus acceptable. Ce passeur engagé allume un feu, soulève des problématiques, évoque des pistes, voudrait "montrer plus" et surtout dénoncer comment le XXI ème siècle en est réduit à tant d'inhumanité. Pourquoi alors la direction de la chaîne n'a-t-elle pas jugé utile de consacrer une "Grande traversée" (sans mauvais jeu de mot) á ce "sujet" si sensible que celui des réfugiés ? Pourquoi ne pas prendre le temps de développer et de profiter de l'engagement de Krafft pour son sujet, pour sortir du cadre étroit et du modèle documentaire (définitivement) pré-établi ?

En janvier 2016, toutes les chaînes radio du service public ont cassé leur grille pour rendre hommage à Bowie le lendemain de sa mort. Pourquoi la mort de milliers et de milliers de réfugiés ne vaudrait-elle pas de casser la grille bien lisse de France Culture et la case bien isolée et contrainte du documentaire, engoncée dans un format qui ne permet plus de s'étendre, au risque d'obéir à une mécanique conjoncturelle quand il faudrait au contraire reprendre le "cousu main" ?

Ajout du 14 septembre
On comprend assez mal ce qui a présidé au sabordage de "Sur les docks" et de sa coordinatrice Irène Omélianenko, pour être remplacé par "La série documentaire" (à l'acronyme total has been) qui verra un seul et même producteur aborder un sujet, une série    déclinée en 4 épisodes consécutifs. Soit de façon volontairement mathématique : 40 producteurs/an, alors qu'avant il pouvait y avoir, dans l'absolu,160 producteurs différents. Et autant certains sujets se prêtent à des traitements longs autant d'autres peuvent se traiter en 55'. 

Ce lifting pas très esthétique cache mal une "reprise en main éditoriale" et/ou une fermeture du champ des possibles (40/160). Par extension le pourcentage de producteurs se réduit comme peau de chagrin pour faire de plus en plus de place aux journalistes et à l'actu à tout prix comme si la nouvelle chaîne d'info s'appelait "France Culture Info"....

(1) "Captain teacher" ou son expérience de radio libre en Afghanistan,

1 commentaire:

  1. Et bien ce temps long, redevient possible avec LSD.... merci de ce joli post. perrine kervran

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