jeudi 23 mars 2017

La radio est un objet oublié des politiques publiques… (1)

En diverses occasions j'ai l'occasion de faire référence à la journée de rencontres et de débats sur la création radiophonique, organisée par la Scam le 27 septembre 2016. Particulièrement pour citer l'intervention de Pierre Wiehn (1) qui m'avait été rapportée le jour même et, avec qui, j'avais échangé au téléphone dès le lendemain. Déçu de n'avoir pu participer à cette journée, j'avais oublié que je pouvais depuis longtemps la voir et l'écouter sur le site de la Scam, comme me le rappelait Hervé Marchon auteur de "Radio : quelle place pour les auteurs". Un état des lieux de la création radiophonique qui a été le support de cette journée d'échanges professionnels.



"La radio est un fait social créatif massif" (Martin Ajdari)
Le titre de ce billet emprunte aux premiers mots de l'intervention de Martin Ajdari (2) dès l'ouverture de la rencontre. Pour la première fois depuis très longtemps, au cours d'une rencontre publique, nous pouvons donc nous apprêter à écouter quelques constats, lucides et pertinents, tant sur le positionnement du média radio dans la société que sur sa place au sein de l'audiovisuel public. Alors que souvent aujourd'hui on ne dispose que de très peu d'études pour analyser la situation actuelle et encore moins de recherches pour imaginer quelques tendances prospectives à moyen terme (3). Il était temps alors d'entendre dire, et de reconnaître, que la radio serait le parent pauvre du mouvement audiovisuel actuel.

Ajdari constate que "…la radio est menacée depuis quinze ans par une concurrence de plus en plus intense d'offres audiovisuelles numériques. Ses points forts, l'information et la musique, ont été fragilisés par cette offre numérique." En annonçant que "la radio a une image vieillotte, vieillissante…" Ajdari a du surprendre l'assemblée, ou pour le moins la faire toussoter. Habituée qu'elle est à se conforter à une forme de slogan, digne de la méthode Coué, "la radio n'a jamais été aussi moderne et en phase avec la société". Bigre ! Les propos d'Ajdari remettent les pendules à l'heure et ont dû déciller ceux qui ronronnant sur les ondes n'appréhendent pas le média dans son environnement sociétal. 

Cette prise de hauteur (auteur !), face au sujet spécifique de la journée, montre immédiatement le retard que la France a pu prendre en terme de développement global du média. La radio s'étant attachée, depuis quinze ans, à muter de l'analogique au numérique, Ajdari pointe du doigt :
- l'archaïsme (en l'absence du RDS) de la recherche de fréquence quand, sur un parcours autoroutier, il faut tâtonner pour retrouver une chaîne en cours d'écoute,
- le poste de radio n'est pas un objet de la vie courante, ce n'est pas [plus, ndlr] un objet de désir comme le smartphone,
- il n'y a pas d'investissement marketing sur cet objet [a contrario des évolutions d'écran pour les téléviseurs] et les opérateurs industriels ne croient pas utile d'investir, particulièrement vu les tergiversations autour de la RNT et le renouvellement différé et coûteux du parc des appareils FM,

















Terribles constats qui mettent en lumière que les efforts portés par les opérateurs radiophoniques pour démultiplier l'accès de leurs programmes sur tous les supports sont sans doute l'arbre qui cache la forêt d'une évolution très lente depuis la révolution du transistor à la fin des années 50. Quant aux usages, Ajdari constate que "les 25-30 ans qui il y a 10 ans s'installaient dans la radio, aujourd'hui au même âge ne s'y installent plus. Ces phénomènes de non-renouvellement de générations sont parmi les plus préoccupants et doivent solliciter la créativité et l'innovation pour y répondre."

Il n'est pas vain de souligner les forces qu'Ajdari reconnait à la radio : "Si la radio reste un média de masse, sa force est l'individualisation de l'écoute. C'est le média de la fidélité, des repères, et de la confiance et donc de la prescription et de l'offre. C'est aussi la force de la proximité, de l'interactivité historique, de l'intimité et de l'imaginaire." Malgré un tel potentiel on constate que le nombre total d'auditeurs baisse, que sa population vieillit (Moyenne d'âge de France Musique, 68 ans), que la RNT n'a toujours pas décollé, que les modèles de programme, leur cadencement, leurs formats, leurs genres n'ont plus bougé depuis plus de 40 ans (4). 

Parallèlement la radio filmée sert surtout la promotion des matinales vers la télévision et les réseaux sociaux. Cela conforte les acquis du média qui y trouve à ces heures-là (6-9) ses meilleures audiences journalières. Le documentaire perd de plus en plus de terrain. Les invités, les chroniqueurs et les humoristes sont devenus les alliés de producteurs en mal de création, d'innovation et de renouvellement des genres. L'audience est devenue l'alfa et l'oméga de la pérennité d'un programme, d'une émission, voire d'une chaîne. L'auto-promotion permanente sur les réseaux sociaux a enterré la critique. La voix n'est plus du tout un critère de qualité ou de reconnaissance pour faire de la radio quand l'image veut ici tout sublimer au détriment de l'imaginaire.

Ajoutons les velléités politiques et l'agitation névrotique de muletas, tantôt "une BBC à la française", tantôt la reconstitution de ligue dissoute type "H.O.R.T.F." (Holding de l'Office de Radio et Télévision Française), tantôt les seuls Radio France et France Télévision en poussant au bout le premier étage de la fusée franceinfo et le dupliquant pour France Bleu-France 3 et + si affinités.



Mes chers auditeurs, alors que cette journée Scam n'a "commencé" que depuis 20' je n'ai ni évoqué son sujet principal, ni la belle idée et/ou suggestion de Pierre Wiehn. Il y aura donc une ou deux suites à ce billet. Mais en l'état on sent bien qu'il va falloir assez vite un big-bang de la radio publique. Un peu comme celui qu'avait su anticiper le Général de Gaulle en rassemblant tous les locaux disséminés dans Paris après la Libération et qui engagèrent la création de la Maison de la Radio inaugurée le 14 décembre 1963. Ainsi que les trois chaînes baptisées France Inter, France Culture et France Musique sous la responsabilité de Roland Dhordain.

Le temps des cathédrales est passé voici venir celui des mutations. Il est temps qu'un État responsable et visionnaire s'attèle à les prévenir et les accompagner. Hors depuis cinq ans, hormis les ronds de jambe du Président au cinquantenaire de la Maison de la Radio, des Assises qui nous ont laissé debout et l'absence de projets des candidats à la présidentielle, le développement radiophonique est figé. 

Pourvu que dès le mois de mai l'objet oublié des politiques publiques ne devienne pas l'objet enterré des politiques publiques.
(A suivre, demain)


Quelle radio demain ? par La_Scam


(1) Directeur de France Inter 1973-1981,
(2) Directeur général au Ministère de la Culture, direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC), ex-directeur général délégué à Radio France (2004-2009), 

(3) Quand nous devons nous contenter : 
- de l'autopromotion des radios par les radios elle-même, et de la communication systématique qui en découle,
- des miettes que la presse donne encore à lire à ses lecteurs couvrant, l'événement, les vedettes du micro (toujours les mêmes), les coups, le mercato, les "rentrées" et une prosternation trimestrielle pour le tout-puissant Médiamétrie, stigmatisant la disparition des analyses de fond du média par d'autres médias, 
- de suivre en direct les commissions "culture" de l'Assemblée nationale ou du Sénat quand, le Pdg de Radio France répond aux questions des parlementaires dans des exercices où le débat de fond est absent, où les orientations stratégiques sont survolées, et quand il s'agit le plus souvent de valider ou d'évaluer la situation du Contrat d'Objectifs et de Moyens (COM), qui lie Radio France et sa tutelle,

(4) Les heures et les formes des matinales sont figées, les formats tournent autour de 50/55', les soirées après vingt heures ne font preuve d'aucune innovation et sous prétexte de budget diminué, les nuits ne sont plus des lieux de création et d'accompagnement des publics qui "ne dorment pas",

3 commentaires:

  1. Je n'ai pas regardé cette partie-là du débat, mais le compte-rendu que tu en tires m'inspire quelques commentaires :
    - Il n'y a pas plus de bon sens à s'auto-congratuler qu'à s'auto-flageller.
    - Au nom de quoi faudrait-il toujours innover ? L'innovation tant promue de nos jours n'est qu'un argument marketing pour susciter la consommation de nouveaux objets ni plus ni moins indispensables que les précédents, tandis que du côté des contenus, de la même façon, on nous présente comme innovantes des formes qui n'ont rien de nouveau seulement pour mieux nous les vendre.
    - Le désintéressement des jeunes pour la radio est un fait. Mais la plupart du temps on ne nous parle que de tuyaux - aller les trouver sur leurs smartphones, sur les réseaux sociaux et les plateformes numériques -, mais jamais de ce qu'on va mettre dans les tuyaux : quels sont les moyens donnés à la production de contenus pour les enfants et les jeunes ? N'a-t-on jamais pensé, ne serait-ce que sur un plan bêtement stratégique, que des auditeurs/trices, ça se fabrique ?
    - Finalement si le débat est orienté dès le départ sur le seul aspect industriel de la radio, ça démarre mal. A-t-on laissé tomber l'écriture parce que la technologie du livre a cessé d'évoluer ?

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    1. Merci Etienne, j'essayerai de répondre aujourd'hui ou demain, même si j'ai bien compris que ces questions s'adressent aussi aux participants et aux institutions radiophoniques. Voir aussi billet de demain.

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    2. Etienne, tu écris :
      •"Au nom de quoi faudrait-il toujours innover ?" D'accord tout à fait. Tu liras demain dans mon billet l'enjeu de "nouvelles écritures" défendu par Ajdari et la réflexion de Jean Lebrun sur le paradoxe de la "modernité".
      • "N'a-t-on jamais pensé, ne serait-ce que sur un plan bêtement stratégique, que des auditeurs/trices, ça se fabrique ?" Ca a été tout le travail de Dhordain dès 1963 pour France Inter, passé de Paris… à France, et se constituer un solide socle de jeunes, toujours auditeurs aujourd'hui. Même démarche de P. Wiehn dix ans plus tard, qui a installé des fondamentaux.

      Avec ses deux noms, en les mettant en recherche sur mon blog, on pourra lire leur fabrique. Ces deux directeurs avaient favorisé les émissions pour enfants évoqués dans votre dossier Syntone. D'Arvor, autocrate et suffisant, a ruiné la création radio pour ce public et ce n'est pas Treiner qui pourvoira à son renouveau.

      •"si le débat est orienté dès le départ sur le seul aspect industriel de la radio, ça démarre mal." L'intervention d'Ajdari (courte) est pertinente car jamais défendue ailleurs. Le développement figé d'un "outil" risque d'entrainer sa mort. L'objet radio, si la TNT tarde trop, disparaitra du paysage domestique.

      Le billet de demain aborde la question du documentaire dont Bloch/inter dit qu'elle a raté le coche. Est évoqué un CNR et quelques analyses bien senties. Cela fait longtemps qu'en public une critique de fond de la radio est abordée. Je ne regrette pas d'avoir oublié plusieurs mois cette journée. Y revenir six mois après permet de remettre sur le tapis des questions restées sans réponse.

      Et mieux de solliciter la SCAM sur la suite à donner. À demain donc… ;-)

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