mercredi 29 juillet 2026

France Inter : Claude Dominique… toujours et toujours !

Puisqu'un lecteur de ce blog m'interpelle sur Bluesky sur Claude Dominique, c'est l'occasion de regarder son histoire radiophonique de long en large. Et avant toute chose Claude Dominique c'est une voix et une façon d'agencer les mots pour en faire des histoires extraordinaires. Tous ses génériques sont des modèles de création radiophonique. De poésie, d'absurde et d'humour. Du très haut vol presque jamais atteint par d'autres. Revue de détail.
Jean Garretto, Robert Arnaut, Claude Dominique…












Née Marie-Claude Concordel (1929-1997) à Clermont-Ferrand, Claude Dominique est une femme de radio aux multiples talents radiophoniques. Son fils, Vincent Labeaume dit d’elle : “Ses créations/collages sont une réalité supérieure, de l’art. Elle invente le slam bien avant tout le monde”Il faut à Claude Dominique une bonne part de folie dadaïste pour compter, à l’antenne, en même temps qu’il les chante, les “Je t’aime” que Johnny Halliday égrène dans sa chanson “Je t’aime, je t’aime, je t’aime”. Elle en dénombrera soixante-seize ! L’album au titre éponyme est paru en 1974. La chanson dure 6’50.
Mais Dominique sait aussi attraper l'histoire par la micro-histoire. Cette vulgarisation a aussi toute sa place à France Inter. En janvier 1983, le nouveau directeur de la chaîne, Jean Garretto, a confié à Claude Dominique, femme de radio et Michel Winock (1937-), historien Le passé singulier. Vingt minutes à deux voix. Celle de lhistorien et celle de la conteuse qui, chaque jour lit extraits d'archives privées ou autobiographies de 1920 au début des années quatre-vingt.
Avec gouaille, voix de rocaille et tournures ciselées, Claude Dominique nous prend par loreille. Nous emmène dans ses histoires extraordinaires. Dans les années 70 déjà, Claude Dominique, dans Matinales de France Culture, lit des Lettres de famille. Elle a le goût des autres, chevillé à sa voix. Du singulier. Du réel quelle aime entrechoquer au surréalisme. Avec un ancrage pertinent dans la culture populaire. Un autre dans la culture savante. Née en 1929, elle débute au théâtre. À la radio elle sublime son art dune écriture vive. Ciselée. De mots pour loreille. Les deux oreilles. Et pour lesprit. Ses façons, sa diction au micro en font un caractère. Une présence singulière. Une voix. De conteuse, de raconteuse, de tisseuse.
Larose, (Les pages rousses du Petit)
Pour la saison 1985-1986, le samedi sur France Inter, Claude Dominique va tenter avec espièglerie, un jeu comique et littéraire, avec ses invités : leur faire rédiger leur notice dans le dictionnaire. Fidèle à sa passion des mots et leur détournement, elle réalise une jolie pirouette avec le titre de son émission. C’est dire immédiatement que Dominique ne pouvait pas ne pas télescoper rose et rousse. On est au bord de la contrepèterie et dans les eaux turbulentes de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle). 
Son indicatif/générique est à lui seul une féérie de collages. Une voix féminine annonce “Il est 16h15, pardon, excusez-moi, 16h15,… 15h15,… 15h30 il est 15h30”. On sourit. S’en suivent les voix de Robert Raynaud (“Le réveil musculaire”), Pierre Bouteiller (1934-2017) et son Bonjour et Daniel Mermet (1942-) puis de sa voix grave elle annonce Les pages rousses du Petit Larose. C’est l’occasion d’écrire que si Mermet et Dominique n’ont jamais travaillé ensemble ils avaient une vraie proximité créative.
Resteront dans les annales et dans la mémoire de celles et ceux qui l’ont écouté le moment passé avec Topor (1938-1997) dont le rire tonitruant sonne encore à nos oreilles ! Claude Dominique “Roland T., est-ce que vous êtes dans le dictionnaire ?” Roland Topor “Oui… « . S’en suivent le rire de Topor fier de son coup et celui de Claude Dominique qui déjà jubile !
Le principe de l’émission est très innovant. Parler d’une célébrité mais surtout lui faire parler d’elle, prétexte à une conversation pleine de fantaisie, d’humour et d’intelligences. Celle de linvité, et surtout celle de Claude Dominique, qui, tout au long de sa carrière, dans chacune des émissions quelle a imaginées, aura génialement joué avec les voix, les paroles de chansons populaires, les bruits de la vie quotidienne, magnifiant toute la palette sonore, pour offrir à lauditeur un rare et pur plaisir radiophonique.


















Tiroir cœur, sur France Inter, Claude Dominique s’empare du souvenir d’un slow d’une auditrice pour y accrocher des faits, d’autres chansons, d’autres souvenirs. Séquence Le Slow de Pavlov : « Donnez-nous votre slow et nous tenterons de conditionner vos réflexes ». 


Anteclip, kesako ? Dico : «Le préfixe ante signifie contre, exclusivement dans le mot Antechrist » Mazette ! Claude Dominique entre dictionnaire et bons mots. Tentons Anteclip/Contreclip. Occasion en or d’évoquer subtilement, sans rien en laisser paraître, antechrist. Le coup de pied de l’âne. Fustiger l’envahissement depuis le début des années 80, du clip vidéo dans la musique. Laisser libre cours à sa fantaisie débridée pour les mots qu’elle met si bien en musique. Premiers mots. Annonce la couleur avec le proverbe du jour. C’est parti pour une farandole vertigineuse. De mots étalés, pétris, tortillés, tirebouchonnés, tiraillés, compressés, allongés. Dans ses mains. Dans sa bouche. Sous son hachoir. Ses ciseaux de monteuse. Démonteuse de clichés. Enfonceuse de portes ouvertes. Escaladeuse d’aphorismes. Amoureuse de la langue. Tricoteuse des mots. Vertige de l’amour… Claude Dominique réalise d’astucieux et subtils collages sonores de chansons populaires. Raconte de nouvelles histoires avec les paroles des autres. Ça s’en va et ça revient !


«Toutes ses émissions se basent sur un humour à froid. Percutant ». se souvient Guy Senaux, ingénieur du son à l’ORTF et à Radio France. Il ajoute : « Claude Dominique, comme Daniel Mermet, a une très bonne oreille. Ils placent leurs mots en rythme. Dominique utilise les paroles de chansons en fonction de son texte. Mermet cherche des climats de musique, des ambiances sonores». Surtout «Claude Dominique ne lâche pas l’auditeur, elle est physiquement très proche du micro», ajoute Senaux.


Les émissions de Claude Dominique, des bijoux radiophoniques. Des perles. Elle joue, se joue des chansons. Colle. Décolle. Caracole. Juxtapose. Échantillonne. Dialogue… Joue les mots. Plus que le bon mot. Traque les non-sens. Les proverbes. Les phrases toutes faites. Les absurdités réjouissantes. Les évidences pitoyables. Claude Dominique est au verbe ce que Kriss est au jeu. Chacune tourne, retourne et détourne les mots. Claude Dominique les écrit. Kriss les dit. Et inversement. L’une cocasse, lautre espiègle. Ces deux voix de radio magnifient l’écriture radiophonique. Jusqu’à les porter à lexcellence. Les histoires mirifiques de Claude Dominique instillent un plaisir auriculaire. Son sens aigu du montage représente des heures de travail.


Chansons plus

Raviver les refrains des chansons. Les mixer à ses propres paroles. Les malaxer. Les répéter à l’envi. En faire des slogans. À petits pas ou à petit points. Broder dessus. Au point de croix. Comme en zigzag. Tenter un point triple. Une répétition subtile. Un point d’épine. Toucher le point sensible de son sujet. Mais encore. Débusquer la rime riche. Moquer les chabada bada. Et autres la la la. Traquer les paroles surannées de refrains populaires dégoulinant de clichés. Offrir des dizaines de bouquets de chansons intemporelles. Tu me fais tourner la tête… À tant nous faire chanter, nous émouvoir, nous passionner, peut-on imaginer que ce manège puisse s’arrêter de tourner ?


Rentrée 88. Un goût amer. Claude Dominique, renvoyée sans ménagement de France Inter. Eve Ruggieri, nouvelle directrice a tranché. Au cœur. À l’esprit. À la lettre. Choc brutal. Ondes sismiques. Chagrin profond. Que justifie un tel coup d’arrêt ? Rien. Décision injustifiée et arbitraire. Unilatérale. Pour forcer. Imposer à Claude Dominique de rompre avec l’histoire de sa vie. La plonger dans le vide. Laisser l’auditeur pantois et orphelin. Supprimer du paysage une figure aimée, reconnue, brillante. Provoquer l’extinction de voix. Rupture harmonique désastreuse. Quelques années plus tard Claude Dominique revient à la radio (1). Une ombre au tableau. Le mal a été fait. 1995. Dans un an et un slow. Quarante épisodes des Ateliers de Création Radiophonique Décentralisés. Diffusés sur France Bleu. Du souvenir d’une chanson. D’une auditrice, dun auditeur. De son contexte. Claude Dominique tisse en quinze minutes l’histoire d’une année ou d’une époque. Elle ajoute son grain de sel. Un peu de miel. Des tonnes de tendresse.


1996. Jacques Santamaria (2), nouveau directeur de France Inter va proposer à Claude Dominique une émission le samedi. Réinterpréter/Réinventer l’actualité de la semaine à sa façon. Collages, humour, impertinence, chansons. L’émission ne verra jamais le jour. Malade, un cancer l’emporte le 23 janvier 1997. Elle a 68 ans. 

Claude Dominique nous laisse une jolie petite boîte à musique. On l’ouvre sans jamais se lasser. On fredonne. On se rappelle un mot. Un autre. On lève les yeux au ciel. On plonge dans les nuages. Dis quand reviendras-tu ? Dis au moins le sais-tu ?


Dans un an et un slow


À partir du paragraphe "Tiroir cœur" jusqu'à "Dans un an et un slow", c'est la reprise de mes textes in "60 ans au poste. Journal d'un auditeur.", L'Harmattan, Février 2023


(1) «Un loup est caché dans le paysage», 20 épisodes, Ateliers de Création Radiophoniques Décentralisés, Radio France Puy de Dôme, à partir du 1er octobre 1990,

(2) Quand il était responsable FR3 Radio-Auvergne (1975-1982), Santamaria a proposé en 1979 à Dominique une série "Ni hommes, ni femmes, tous Auvergnats" en 20 épisodes de 30' qui seront diffusés à partir de 1980 sur l'antenne.

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