vendredi 7 juin 2024

ORTF : 74, année cata…strophique. 10/10

Alors que fin décembre 1974 les feux de l'ORTF sont prêts à rendre l'âme, il aura fallu dix ans aux pouvoirs publics pour méthodiquement saborder le navire audiovisuel. Dès 1964, le Rapport Peyrefitte vise la "remise en ordre" de la radio et de la télévision. C'est une manie. Ces années-là, les Ministres entendent que l'audiovisuel public soit géré comme EDF ou la SNCF. Aux ordres ! En 1968, le Rapport Dilligent, du nom du Sénateur du Nord examine l'ensemble des problèmes posés par l'O.R.T.F. Juin 1970, c'est le rapport Paye (1). Le 3 juillet 1972 le statut de l'ORTF est modifié. La réforme vise à mettre en place une "décentralisation" (2). C'est pas fini ! Le 27 février 1974 le Plan Marceau Long est adopté. Le 7 août 1974 l'éclatement de l'ORTF est acté par la loi. En dix ans les gouvernements de droite se seront ingéniés à "régenter/contrôler" l'audiovisuel public jusqu'à lui faire rendre l'âme.


 Devant la maison de la radio, 9 octobre 1974
Photo by Michel ARTAULT/
Gamma-Rapho via Getty Images



















Un serpent de mer qui ne meurt jamais

Dans cette administration audiovisuelle gouvernée par des directeurs généraux, des sous-directeurs généraux, des directeurs de cabinet, des chefs de service, des chefs du bureau, des chefs de rayon, des sous-chefs de rayon, des garçons d’étage, des coursiers, des plantons, des administrateurs et quelques laquais serviles, on se demande bien comment la culture peut y trouver sa place et au prix de quel épuisement des hiérarchies toutes plus… hiérarchisées les unes que les autres ? L’État est incapable de gérer l’audiovisuel public autrement qu'avec des méthodes étatiques. Il faut voir l'allure du CA de l’ORTF pour se dire qu’on doit être à une réunion des pompes funèbres qui enterre la culture et le divertissement. 


L'État n'aime rien tant qu'étatiser, contrôler, structurer, hiérarchiser, démultiplier en cascade les sous-directions des sous-directions, créer des pieuvres administratives, bureaucratiser jusqu'à asphyxier l'initiative et la liberté. En 1972, avant que Malaud présente, en Conseil des Ministres, son projet de décentralisation, la création d'un secrétariat d'État à l'audio-visuel est d'ores et déjà envisagée. Au-secours, fuyons !


24 juillet 1964,
Conseil d'Administration de l'ORTF

















Depuis 2015

En 2015, les sénateurs André Gattolin et Jean-Pierre Leleux préconisent de regrouper l’ensemble des sociétés de l’audiovisuel public au sein d’une nouvelle entité qui pourrait être dénommée “France Médias“ et qui serait constituée au 1er janvier 2020. L’état ne peut pas, ne doit pas gérer la création artistique. Heureusement qu’aux débuts de la radiodiffusion il y a eu pour la radio des créatifs libres : Agathe Mella, François Billetdoux, Alain Trutat, Alain Veinstein, Roland Dhordain, Guy Erismann, Jean-Marie Borzeix, Pierre Wiehn, Pierre Billard, Pierre Schaeffer, Jean Garretto, Pierre Codou Jean Tardieu,… Dès 2014 on les remplace par des 0 et des 1, des geeks du numérique, du chiffre médiamétrique et des calculettes d’audience greffées dans le cerveau.


Les nouveaux Pdg Veil (Radio France), Ernotte (France Télévisions), Valet (Ina) rendent à l’État ce qu’il attend, des chiffres et toujours plus de chiffres de résultats d'audience. L'État attend lui les chiffres qui feraient apparaître une diminution de la masse salariale. Peu importe les contenus, les savoir-faire, la chaîne de fabrication en équipe, du moment que les vedettes s'affichent en têtes de gondole, sur les culs de bus et que l’auto-satisfaction et la promotion saturent la communication.


La loi du sénateur Lafon (votée par le Sénat en 2023) sera examinée et soumise aux votes à l'Assemblée nationale le 24 juin prochain. La fusion des audiovisuels publics est en marche (forcée). The dream is over, place aux plateformes dématérialisées, aux multi-clics et aux grandes claques (dans la gueule). 


The dream is over, vidéo kill the radio star. For ever. 

FIN (le début est ici)

(1) Au terme d’une étude de sept mois, commandée par le 1er Ministre Jacques Chaban-Delmas, le rapport Paye préconise, en juin 1970, une réorganisation complète de l’office sous forme d’une société holding qui contrôlera les filiales majoritaires ou minoritaires correspondant aux grandes unités fonctionnelles de l’office, - diffusion programmation production -” (cité par Sophie Bachmann, La suppression de l'ORTF en 1974. La réforme de la "délivrance", Vingtième Siècle, Revue d'histoire,1988,),

(2) La Documentation française. Ce document de 300 pages comporte l'analyse des objectifs et principes de l'O.R.T.F. et l'exposé des réformes proposées. 

jeudi 6 juin 2024

ORTF : 74 année cata…strophique ! 9/10

Moins de trois mois avant la fin de l’Office, le personnel de l’ORTF négocie pour savoir à quelle sauce il va être mangé et dans quelle société il va pouvoir poursuivre son métier ? Combien d’années faudra-t-il à France Médias pour ré-harmoniser statuts, savoirs-faire et spécialités ? Faire et défaire, ce sont des milliers d’heures en jeu avec des coûts phénoménaux que le pouvoir se refuse à chiffrer.

Photo © Michel ARTAULT
Gamma-Rapho
via Getty Images























Novembre

(Les chiffres en début de paragraphe correspondent à leur date de publication dans Le Monde)


30. “Tandis que le programme minimum est appliqué après l'intervention des forces de l'ordre, le fossé s'élargit entre la présidence de l'ORTF et les syndicats. Les nouvelles sociétés, qui se débattent dès maintenant dans les problèmes budgétaires, s'apprêtent à recueillir un personnel usé par les grèves, désenchanté par le mépris dans lequel on l'a tenu depuis le vote de la loi. Ces dernières semaines de l'Office sont marquées de nombreux soubresauts. Mais, face à une présidence murée dans son silence, les syndicats semblent parfois divisés. Ils cherchent encore une tactique susceptible de répliquer à la politique gouvernementale, une politique dont l'ORTF ressent les conséquences de façon dramatique... Lourde hypothèque pour les nouvelles sociétés, qui hériteront de l'Office défunt plus de blessures que de raisons d’espérer.”


Cela ressemble à “Pendant les travaux, le magasin reste ouvert”. Ce bouleversement absolu de transformation a de quoi mettre les professionnels K.O. et de les impliquer dans un changement de société (c’est le cas de le dire) dont ils sont loin de maîtriser les codes, les enjeux et la pérennité. Il en ira de même pour France Médias si la holding puis la fusion sont actées par la loi. La radio et son personnel a de quoi s’inquiéter pour sa reconnaissance et sa visibilité face à la télévision qui, grâce à l’image, a pu imposer sa domination auprès du public.























Décembre

(Les chiffres en début de paragraphe correspondent à leur date de publication dans Le Monde)


5. “Les femmes journalistes n'ont pas de chance. Elles n'étaient que quatre-vingt-seize à travailler pour l'ORTF (sur mille quatre-vingts statutaires) ; quarante d'entre elles sont menacées de licenciement : elles ont décidé d'attirer l'attention des pouvoirs publics sur une preuve aussi flagrante de misogynie. Les journalistes en grève ont donc résolu en assemblée générale de faire une démarche auprès de Mme Françoise Giroud, secrétaire d'État à la condition féminine, pour protester contre cet aspect de la répartition dans les nouvelles sociétés.”


Si c’est juste pour les femmes journalistes dont il faudra attendre encore longtemps pour qu’elles présentent un journal, c’est un peu moins le cas d’animatrices d’émissions à Fip et à France Inter, de productrices à France Culture.


14. “France-Culture va perdre la moitié de ses auditeurs. C'est une conséquence imprévue de la réorganisation de la radiotélévision. Et déjà, Radio-France connaît ses premières incertitudes : "Tout le monde s'alarme des difficultés budgétaires des sociétés de télévision, alors que la situation de la radio n'est pas meilleure, loin de là." La part de la redevance qui revient à la société est très éloignée de ce qu'attendaient ses responsables. En effet les frais fixes sont très élevés : Radio-France a deux mille deux cent quinze employés à sa charge, des moyens techniques, et l'immeuble de la Maison de la radio... Le seul poste compressible est celui de la production, conclusion d'une certaine ironie, quand on se souvient que la "philosophie" de la réforme se réclamait de la qualité des programmes.


Oups ! Il y avait une philosophie de la réforme (1974), tiens donc ? Personne n’a osé en 2024 associé le mot philosophie à celui de la holding et de la fusion des audiovisuels publics. Car jusqu’à preuve du contraire, les mots “renforcer”, “ensemble”, “plus forts” sont des mots passe-partout, des rengaines faciles qui sont loin de porter une philosophie. La seule “philosophie” du Gouvernement et des tutelles c’est “moins de masse salariale” (que vont devenir les armées mexicaines de cadres à Radio France et France Télévisions ?) et, comme en 1974, “Le seul poste compressible [sera] celui de la production.” Cette évidence échappe absolument à la représentation nationale qui, par sa loi, aura cassé la diversité des voix, des angles et des créations audio et visuelles.


(Suite et fin, demain)

mercredi 5 juin 2024

Radio d'État : le retour (plus tôt que prévu !)

Avant-hier, 3 juin, le premier Ministre Gabriel Attal, s'est imposé et infiltré dans une émission de France Info, à l'auditorium de Radio France qui accueillait plusieurs candidat-e-s à l'élection européenne du 9 juin prochain, devant un public de jeunes. Sans y avoir été invité par Jean-Philippe Baille, directeur la chaîne et de l'info de Radio France, ni par les journalistes, il prit la parole sur le temps de Valérie Hayer (en pleine intervention pour la liste Renaissance). Cette façon grossière a, non seulement choqué les auditeurs présents dans l'auditorium, mais au moins autant les journalistes. Le premier Ministre, avec un tel sans-gêne, aurait-il eu la même attitude pour s'imposer dans les studios de RTL, d'Europe 1 ou de RMC ? Radio France serait-elle ouverte aux quatre vents, donnant la possibilité à quiconque de s'imposer à l'antenne ? Ou y-aurait-il, demain, des facilités pour permettre aux membres du Gouvernement de s'exprimer à leur guise à Radio France ? Mardi 4 juin, Madame Veil, Pédégère de la radio publique, si prompte à donner des leçons de civisme, de moralité, de bien vivre ensemble et de respect des institutions n'a pas réagi à cette intrusion du 1er Ministre, façon de procéder qui ne s'était pas vu depuis plus de cinquante ans, du temps de l'ORTF, aux ordres du pouvoir gaulliste et pompidolien.


15 décembre 1965, 1ère chaîne ORTF









Alors que des menaces sérieuses pèsent sur les audiovisuels publics qu'une loi voudrait fusionner, il est vraiment invraisemblable que le pouvoir exécutif donne un exemple de ce qui demain deviendrait une pratique d'ingérence, par-dessus les instances dirigeantes, par-dessus  l'indépendance des journalistes, par-dessus tout. On se pince ! En 1965, M. Michel Droit, journaliste au Figaro a reçu avant la première élection du Président de la République au suffrage universel, Charles de Gaulle, président en exercice depuis 1965. Obséquieux, Droit interpellait le Président, à grands renforts de "Mon Général" qui, pour l'occasion, les archives le montrent, était en civil. Mais qu'attendre du Figaro autre chose que cette obséquiosité ?

Et que dire d'une attitude, a minima sexiste, vis à vis de Mme Hayer qui n'a eu d'autre choix que de “laisser la parole” à M. Attal. Pathétique exercice du pouvoir et illustration des dangers d'un prompt retour à la "Radio d'État" que les radios privées n'ont pas manqué de fustiger, s'en faisant des gorges chaudes et multipliant les sarcasmes à tout va.

ORTF : 74 année cata…strophique ! 8/10

Françaises et Français sont déconnectés de la transformation annoncée de l’audiovisuel public en sept sociétés distinctes et autonomes. Tant qu’ils peuvent écouter la radio et regarder la télé, le projet politique de la droite, élaboré depuis 1968, leur échappe. Cette “Mécano de la Générale” satisfait des intérêts politiques partisans et surtout met à terre ce qui à l’ORTF effrayait le pouvoir politique, le pouvoir des artistes pour animer radio et télévision.


Réunion à l'ORTF contre des menaces
de licenciement de certains journalistes, 
23 octobre 1974, Photo © William Karel, Gettyimages



Septembre

(Les chiffres en début de paragraphe correspondent à leur date de publication dans Le Monde)


6.La réforme de la radio-télévision exigera plus de vingt décrets.” Combien donc pour France Médias ? L’État adore complexifier, cadrer, contrôler. Comment dans ces conditions rendre sereins les personnels qui peuvent être persuadés qu’ils vont appartenir à une administration pléthorique, où chaque employé sera de fait éloigné du parcours interminable de décisions le concernant. Je ne parle pas ici des strates qui devront être franchies pour qu’un projet audio ou visuel (voir audio-visuel) soit validé et mis en œuvre. L’usine à gaz, à son apogée, pour concentrer de plus en plus de temps pour décider (multi-réunions, management en cascades à tous les étages, perte absolue de fluidité), au détriment de la création elle-même.


11. “M. Valéry Giscard d'Estaing a présidé, mardi matin 10 septembre à l'Élysée, une réunion de travail à laquelle participaient MM. Jacques Chirac, premier ministre, et André Rossi, secrétaire d'État chargé de la réforme de l'ORTF, réunion consacrée à la désignation des six présidents des futures sociétés nationales et établissements publics de radiotélévision. Cependant, il n'est pas exclu que ces désignations ne soient révélées qu'à la fin de la semaine seulement ou après le conseil du 18 septembre.” En ces temps immémoriaux chacun pouvait imaginer les perspectives de l’autonomie de chaque nouvelle société audiovisuelle. On allait passer de la “multinationale” à plusieurs PME spécialisées, avec des circuits de décision et d’action beaucoup plus courts, de fait plus efficients et plus fluides.


19. “Ce sont en tout cas des hommes nouveaux, puisque Mme Jacqueline Baudrier, la seule femme, est également la seule survivante de l'ancienne direction. Les nouveaux présidents sont, presque tous, des personnalités dont la réussite professionnelle est unanimement reconnue. C'est le sociologue Jean Cazeneuve qui présidera la première chaîne ; l'écrivain-éditeur Marcel Jullian, la seconde ; l'ancien directeur-général adjoint de l'O.R.T.F. (1964-1968), M. Claude Contamine, la troisième. Mme Jacqueline Baudrier revient à la radio, ses premières amours ; M. Pierre Emmanuel, de l'Académie française, présidera l'institut de l’audiovisuel”.


Intéressant de constater que ce n'est ni un manager, ni une énarque mais une professionnelle, journaliste, qui prendra les rênes de la radio publique. Ceux qui l’ont nommé imaginent qu’il s'agit de bien connaître un secteur pour le diriger. Ce qui, 40 ans plus tard, en 2014, se révèlera caduque et participera, particulièrement à la radio, à l’impérieuse volonté de gérer Radio France d’un point de vue comptable (et médiamétrique), au détriment de la création et des moyens de production.


19. “Femme de caractère dans un univers d'hommes, prompte à s'enflammer, mais travailleuse infatigable d'une bonne foi totale, portée aux plus hauts rangs par la force de ses convictions, professionnelles et politiques, Mme Jacqueline Baudrier marquera vite ses nouvelles fonctions de son empreinte.” L’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) choisira-t-elle une femme de caractère, dans un univers encore dominé par les hommes, pour prendre les rênes de la holding et de la nouvelle société fusionnée ? Wait and see.  


(À suivre, demain)

mardi 4 juin 2024

ORTF : 74 année cata…strophique ! 7/10

Comme tous les étés depuis les années 60, la France en août est à l’arrêt. Ce qui n’empêchera pas députés et sénateurs de voter la loi qui éparpille façon puzzle l’Office de Radio et Télévision Française (ORTF).

Conseil d'Administration ORTF
présidé par M. Marceau Long, 1974
© Gettyimages


Août

(Les chiffres en début de paragraphe correspondent à leur date de publication dans Le Monde) 


5. “De l’ORTF aux nouvelles sociétés : et maintenant cinq mois d’attente. Cinq mois pour tout changer, pour tout inventer. La loi sur la radiotélévision est un cadre qu'il reste à remplir. On joue aux devinettes : Untel sera président, Untel retournera derrière les caméras. C'est prématuré. Actuellement, la radiotélévision est l'objet de nombreuses consultations. M. Marceau Long a réuni les responsables de l'Office pour leur demander de réfléchir sur les six prochains cahiers des charges.Cependant, les futurs présidents seront désignés ce mois-ci. Sans doute seront-ils simplement, dans un premier temps, "chargés de mission ". 

Dans le même temps, à la fin du mois, les organismes liquidateurs et les commissions de répartition du personnel seront créés. Le "reclassement" des fonctionnaires et des agents de la redevance est prévu pour septembre ; les statuts des nouvelles sociétés devraient être alors connus. [Au] 31 décembre : cessation des activités de l'ORTF, qui assurera cependant les programmes jusqu'au 6 janvier, "afin de ne pas rompre l'unité des programmes de fin d’année”.

On peut s’attendre pareillement au même big-bazar au sein du futur “France Médias“. Comment l’État peut-il encore au XXIè siècle promouvoir une méta-organisation qui va s’épuiser en heures, en jours, en mois, en années pour tenter d’harmoniser les statuts des personnels, pour faire fonctionner de façon fluide la fusion de l’audio et du visuel, pour ne pas désespérer Billancourt et, progressivement, faire fuir auditeurs et téléspectateurs qui risqueraient assez vite de retourner vers les chaînes (radio et télé) privées et leurs plateformes incontournables.

Christiane Chombeau avant de signer son article du Monde ne manquait pas d’humour pour écrire : “Les téléspectateurs, cependant, sont rassurés : Léon Zitrone, qui a encore un enfant à charge, ne sera pas mis "en position spéciale” ”.  Gageons que “France Médias” prendra soin de recenser tous les enfants à charge du personnel de Radio France, de France Télévisions et de l’Ina avant de prendre des décisions de licenciement arbitraire irrévocables !

12. Dans un “Point de vue”, Jacques Sallebert (1920-2000), directeur de la radio à l’ORTF, écrit “Attention ! Ne tuez pas la radio”. Une façon habile de rappeler aux décideurs qu’il aimerait bien continuer à diriger la radio

(À suivre, demain)

lundi 3 juin 2024

Audiovisuels publics : y'aurait-y l'feu au lac ?

Vendredi dernier, 31 mai, aux alentours de midi, me désolant que mon feuilleton - modeste et génial - s'enfonce dans les ténèbres les plus profondes du trou noir, une amie me demande si je suis le "point presse" de Rachida Dati après le Conseil des ministres du jour ? Bigre déjà le Conseil des ministres un vendredi je l'avais pas vu venir (ben je ne peux pas non plus tout le temps être fourré à l'Assemblée nationale, au Sénat, si en plus faut suivre les "points presse"…) et si maintenant les ministres s'invitent au point presse de la porte-parole du Gouvernement, où-va-t-on ? C'est que Madame Dati voulait redire que sa détermination à fusionner l'audiovisuel n'avait pas varié d'un cheveu… L'affaire a bien duré vingt minutes.

31 mai 2024








Réaffirmant que l'union fait la force, la Ministre a repris les arguments qu'elle distille depuis le mois de mars avec la même conviction et les mêmes certitudes. Et tant pis pour les journalistes présents qui n'auraient toujours pas compris les enjeux civilisationnels qui imposent au gouvernement de proposer/imposer un audiovisuel public fort face aux chaînes et plateformes numériques du privé (1). Tant pis pour ceux qui n'y verraient pas l'opportunité gouvernementale - au titre de la fusion - de contraindre la diversité, de rayer de la carte un audiovisuel en "silos" et à terme réduire drastiquement le nombre de chaînes, les emplois et la masse salariale globale des quatre entités de l'audiovisuel public. Une "seule maison", une “seule voix”, la "voix de la France”…

Ce qui m'a semblé nouveau dans la parole de la Ministre c'est sa conviction que "Le cahier des charges est imprécis (sans doute voulait-elle dire les cahiers des charges de Radio France, France Télévisions, Ina et France Média Monde ?). L'enjeu va être d'établir un cahier des charges extrêmement précis" (2). Celui-ci pourrait être élaboré, pendant la période intermédiaire de la holding (janvier 25/janvier 26) pour lequel l'Arcom aura son mot à dire. Cela promet sans doute quelques passes d'armes, cris d'orfraie et autres nervous break down. Ce sera surtout le cadre légal et contraint des obligations du nouveau "France Médias" dont les activités cerneront la radio, la télévision, les archives audiovisuelles et peut-être aussi l'audiovisuel extérieur.

La Ministre a rappelé la nécessité d'une "évolution de la gouvernance avec une équipe dirigeante commune et une stratégie conjointe". Une méta organisation qui a très peu de chances de s'affranchir des modèles administratifs qui régissent les usines à gaz et qui faisait écrire à Jean-Noël Jeanneney “Imaginons une présidence globale, qui maintiendrait sous elle – forcément – des directions générales (au titre dégradé). On peut gager qu’à coup sûr une grande partie de l’énergie des uns et des autres se perdrait dans la concurrence des désirs de pouvoir et l’entrechoc des décisions, aux dépens de la simplicité et de la promptitude des choix. Les responsabilités individuelles, à la tête, seront moins claires. Sans compter que l’effort du sommet sera consacré pour une bonne part à la tentation de faire passer tout le monde sous la toise, selon une assimilation factice et dangereuse qui ne tiendra pas compte des différences.” (3).

Elle a aussi rappelé que la holding qui en 2000 coiffait France 2 et France 3 n'avait pas permis de collaborations actives. Il aura fallu attendre la fusion de 2009 et la création de France Télévisions pour enfin créer les synergies utiles. Dans l'hypothèse où la loi serait votée (en juillet ? en septembre ?) cela promet des discussions sans fin et une énergie phénoménale de réunions, préparation, administration, gestion. Pendant toute la période transitoire les personnels seront soumis à des conditions de travail défavorables à leur mission d'information, culturelle et de divertissement.

Ce n'est qu'un début…

(1) Vous retrouverez l'intégrale de son intervention sur le compte X de l'Élysée,
(2) Celui de Radio France, 
(3) “La fusion de l’audiovisuel public nous ramènerait au temps antédiluvien du gargantuesque ORTF”, Jean-Noël Jeannneney, Le Monde, 13 avril 2024,

ORTF : 74 année cata…strophique ! 6/10

Ni les grèves, ni les prises de position des professionnels de la profession n’ont arrêté les protagonistes du démantèlement de l’ORTF. En plein été, Françaises et Français changent d’air et de chansons. La mécanique législative ne saurait se mettre au tempo de « Waterloo » chanson d’Abba gagnante au concours de l’Eurovision cette année 1974. La liquidation de l’ORTF pourrait être, comme à Waterloo, une défaite.


Conseil des ministres exceptionnel 
sur la réforme de l'ORTF, Paris 17 juillet 1974,
Photo 
© William KAREL, Gamma-Rapho
via Gettyimages.


















Juillet (suite)

(Les chiffres en début de paragraphe correspondent à leur date de publication dans Le Monde)

30. “Le projet de loi portant suppression de l’ORTF est définitivement adopté. Après deux journées et deux nuits de délibération "non stop", le débat sur la réforme de la radio-télévision s'est achevé dimanche en fin de matinée au Sénat… L'examen de cent soixante-treize amendements, s'est soldée par un vote politique : la majorité présidentielle a fait bloc en adoptant le projet gouvernemental - notablement modifié - par cent soixante-dix-neuf voix contre quatre-vingt-huit (communistes, socialistes et une partie de la Gauche démocratique).”

30. A l'Assemblée nationale : le plus dur reste à faire. Trois conseils interministériels, deux conseils des ministres, une session extraordinaire du Parlement, soixante-dix heures de débats, trois cent quarante amendements, pour aboutir à cette petite phrase : "L'Office de la radio-télévision française est supprimé.” Dans cet inventaire on imagine qu'une palanquée de ratons-laveurs en goguette a préféré rejoindre Jacques Prévert dans les plis de ses poésies.

Vote politique” c’est sûrement ce qui attend la future loi audiovisuelle portant création de “France Médias”. Il va falloir pour cela que la majorité présidentielle finisse de convaincre le Modem et les parlementaires de LIOT (Groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) qui, à plusieurs endroits, émettent des réserves sur cette loi qui veut passer “à tous prix”. Au risque d’enfermer et de cadenasser les audiovisuels publics dans une usine à gaz administrative et fonctionnelle qui pénalisera d’autant la création radiophonique et télévisuelle. L’affaire en jeu est bien de casser les autonomies audio et visuelles qui, pendant 50 ans, ont permis à chacun des acteurs de “s’épanouir” dans sa spécificité.

(À suivre, demain)