lundi 27 février 2017

La fin des paysans, la fin du documentaire…

Ayant longtemps pratiqué une de mes activités professionnelles en milieu rural (et littoral), j'aime écouter les émissions qui évoquent ces milieux-là. Cette semaine "La série documentaire" sur France Culture interroge les "Paysans" (1). J'ai écouté les quatre épisodes avant leur diffusion et développe ci-dessous mes premières critiques.
















La série produite par Julie Navarre et réalisée par Jean-Philippe Navarre, brosse le sujet en quatre tableaux :
• L'enfance : grandir à la ferme,
• Jeunes agriculteurs : l'installation,
• Agriculteurs aujourd'hui : le temps du labeur,
• Anciens agriculteurs : la récolte de demain.

D'emblée, malgré une progression didactique des situations professionnelles au long des quatre saisons de la vie, les témoignages sont riches et la parole des enfants, des ados et des adultes a "trouvé le temps" nécessaire pour raconter. De ces quatre heures d'entretiens se dégagent une certaine douceur de vivre et une assez grande paisibilité qui ne manquent pas d'interroger. Les situations financières et morales très difficiles que vit le monde paysan aujourd'hui n'apparaissent pas de façon criante dans ces documentaires même si de temps en temps elles sont en "toile de fond".

Un certain désespoir touche profondément les campagnes et, le monde paysan est de plus en plus marginalisé dans sa représentation sociale et politique. Les mutations successives et désordonnées, les politiques européennes et nationales, les pressions environnementales et écologiques ont fini par déprimer-démotiver nombre de paysannes et paysans, au point que ces deux mots ont fini eux aussi par être abandonnés par le langage courant. Aucun de ces phénomènes, bien analysés depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, n'est évoqué dans les entretiens menés pour cette série.

C'est dans la région de Normandie et le département de la Sarthe qu'ont été recueillis les principaux témoignages de ces quatre documentaires, mais sans qu'il ne nous soit dit pourquoi ce sont ces secteurs géographiques de ce bocage-là qui ont été choisis ? Pourquoi pas d'autres ? Pourquoi n'avoir pas essayé de brosser-rencontrer différentes typologies de paysans sur le territoire métropolitain, quand, celui des Dom et des Tom méritait aussi d'être évoqué ? 

















Un sujet sur les paysans nécessitait peut-être plus encore de rendre présent le paysage avec lequel ces mêmes-paysans sont en prise pour leurs activités quotidiennes. Or, à l'écoute, ce paysage on ne le voit pas, on ne le sent pas et surtout on ne l'entend pas. Même au-delà des ambiances sonores le paysage pouvait émailler la bande-son. Et l'on se demande assez vite si Julie Navarre, la productrice, ne s'est pas elle-même mise… hors-champ. 

La succession des témoignages et surtout leur empilement au fil de ces documentaires brouille les cartes. Très vite on ne sait plus qui parle ni même d'où parlent ceux qui parlent. Cela manque cruellement de contextualisation géographique, historique et sociale. Toutes ces situations décrites par leurs auteurs sont riches et originales mais donnent l'impression d'être au-dessus, à coté, hors-sol. Un comble pour des paysans ancrés dans leur terre. Un travail documentaire aurait dû compléter ces entretiens, particulièrement puisque sur quatre heures il y avait l'espace suffisant pour l'intégrer.

Cette série permet de toucher du doigt ce qui, annoncé pour "La série documentaire" comme un plus, - un même producteur dispose de quatre heures pour aborder un même sujet - pourrait se révéler être un moins quand, c'est le cas ici, une heure aurait suffi. Quatre heures pour traiter un sujet c'est beaucoup. Pour certains il en faudrait huit, pour d'autre l'heure suffirait. À France Culture, si même la contrainte de "case de programme" a toujours déterminé le format de production, pourquoi en plus s'imposer un seul producteur quand, ici toujours, quatre producteurs auraient permis de varier les angles, les lieux et d'autres approches sur d'autres réalités paysannes ?

Un documentaire doit nous donner envie d'approfondir, de lire, de regarder et de réfléchir. Cette envie est stimulée si les sujets sont habités, documentés et sourcés. Quatre heures de production, c'est en amont des heures de recherche, de lectures, de biblios, de mixage, de montage et de moyens de production. Sur ça aussi Radio France a rogné alors que c'est l'ADN même de la radio (2). France Culture aurait pu faire le choix de ne pas transiger sur cet ADN-là. Elle a transigé. L'excellence a disparu. 

Comme Henri Mendras, sociologue, prévoyait "La fin des paysans" (2), on peut prédire sur France Culture, à l'appui de son "évolution" depuis 1999, la mort lente et programmée du documentaire. 

(1) 17h, du lundi 27 février au jeudi 2 mars 2017,
(2) En 1995 : 23 heures par semaine de documentaire, en 2000 : 4 heures". Et en 2011/2012 : 12h30 (source FC)
(3) 1967, réédité chez Actes Sud en 1992.

6 commentaires:

  1. Merci pour cet article. Ce sujet me touche quelque peu car, si j'ose dire, la paysannerie coule dans mes veines (mon grand-père maternel était agriculteur non loin de Plogastel Saint-Germain, au nord du pays Bigouden).

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  2. Pour une fois,je vous trouve bien dur... La sensibilité extrême de Julie Navarre, la délicatesse et la profondeur des paroles récoltées, tout nous donne la sensation de rencontrer des personnes que sans cette série nous n'aurions jamais connues. Pour de telles rencontres, 4h, c'est bien peu... Vous dites qu'il vous manque du contexte : n'êtes vous pas malheureux de ne pas retrouver ici ce que vous connaissez déjà, et ce que vous auriez vous-même dit si vous aviez été l'auteur de cette série ? Dommage... A mes oreilles, cette série est un régal.

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    1. Bonjour Mariannick,
      Merci pour votre commentaire ! Deux choses :
      • J'ai écrit que tous les témoignages sont passionnants. Enfilés les uns derrière les autres, sans (re)mise en perspective, ils font inventaire et, en 4h, il manque une vue "au-dessus" de tout ce que ces témoignages apportent, un "point de vue" (ou deux ou trois), etc… C'est le choix de Julie Navarre. Éditorialement ça pose la question de l'"utilisation" de ces quatre heures et, de fait, la production du même sujet par deux ou trois ou quatre personnes. Multipliant angles et "points de vue". C'est la formule rigide des 4h au même producteur que je critique. Votre commentaire permet qu'on puisse en débattre, particulièrement quand depuis trente ans on a suivi le documentaire sur la chaine.

      • Je ne comprends pas votre phrase : "n'êtes vous pas malheureux de ne pas retrouver ici ce que vous connaissez déjà, et ce que vous auriez vous-même dit si vous aviez été l'auteur de cette série ? " Si, je suis malheureux de ne pas trouver d'autres éléments que ceux des seuls témoignages. Je l'ai écrit. Et ce n'est pas tant "ce que j'aurais dit" mais plutôt ce que j'aurais fait dire aux personnes impliquées dans le "champ" de l'agriculture, qui aurait permis une approche plus large et plus ouverte. Si vous voulez, expliquez-moi ce que vous vouliez me dire là.

      J'espère que nous allons pouvoir ici, avec vous et avec d'autres, prolonger le "débat". Merci encore.

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  3. Pour moi, il y a un point de vue, très fort, et très humble. La position d'auteure de Julie Navarre se reconnaît les yeux fermés, dans tous ses documentaires : donner la parole à ceux qu'on n'entend pas. Se mettre à leur écoute, totalement, leur rendre hommage, leur rendre grâce, avec une telle délicatesse qu'on les sent de chair d'os, bien vivants, à nos côtés. Sa signature d'auteure, c'est sa douceur. On la reconnaît au grain de la voix des personnes qui parlent, leur liberté de ton, la générosité avec laquelle ils parlent, la confiance... Les bonnes, les ouvriers, les ados qui ont le VIH, les femmes indiennes... Des voix qu'on n'entend pas ailleurs, même sur un sujet aussi rebattu que l'agriculture. Et il n'y a jamais de commentaires. Pas de voix surplombante qui nous expliquerait ce qu'il faut penser. Pas de contexte autre que celui qu'on entend dans la réalisation subtile de Jean Philippe Navarre. Mais dans le grain des voix, dans leur rythme, il y a tout : le lieu, l'époque, la joie intérieure et les tourments. Ce que vous trouvez décousu, je l'entends impressionniste, et dans ce cas ci, choral, et j'y trouve sans effort une unité.
    Le travail de Julie Navarre, c'est à chaque fois des mois de recherches, de repérages, de rencontres, et cela s'entend. C'est ce temps long qui pose le sujet.

    (bien sûr, il y a d'autres auteurs magnifiques qui travaillent avec des voix off, ou en posant le cadre de façon très structuré. Il n'y a pas une seule bonne manière de faire...)

    Sur les autres points : les Nuits Magnétiques proposaient en leur temps des séries de 4, ou de 5 ? , épisodes sur un même thème, et chaque épisode durait 1h30, avec un même auteur aux commandes. Une drogue pure. J'ai encore dans l'oreille des voix de la série de Jérôme Clément sur l'amour, ou sur des ouvrières à la chaîne en Bretagne...
    Il y a eu des séries aussi dans Sur les Docks, peut-être moins rêveuses, plus journalistiques, notamment du fait de la durée plus courte... et encore les grandes traversées de l'été... Sous cet angle, la série documentaire renoue avec les grandes traditions de radio élaborée. Mais je vous rejoins sur ce point : il faut de tout, des séries, et des unitaires, des formes courtes et des formes longues, et une multiplicité d'auteurs apportant leur point de vue, leur désir...

    Enfin, sur votre dernier point : oui, j'ai failli écrire "que vous auriez fait dire", mais j'ai trouvé ça déplacé : en documentaire, on ne fait pas dire, on écoute... bon, la formule est inadéquate, mais on se comprend.

    J'en profite pour vous remercier pour votre blog, que je lis toujours avec délectation, même si je ne suis pas toujours d'accord avec vous. C'est un vrai plaisir que de vous lire.

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    1. Bonsoir Mariannick.
      En rentrant, J'ai voulu voulu publier ce soir à 00:12 pour que les insomniaques puissent vous lire. Je vous répondrai demain en fin de journée. Merci de si bien développer votre point de vue et de prendre le temps de le défendre. Il est absolument respectable et utile à l'échange. (À suivre)

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    2. Bonjour Mariannick,
      Comme on n'est pas sur Médiapart, je ne redis pas ce que j'ai précisé dans ma première réponse. Le temps long je le sollicite et le promeut quand il sert la cause du sujet. Si cela vous avait échappé : http://radiofanch.blogspot.fr/2016/09/sinatra-une-traversee-infinie.html Non seulement j'ai pu apprécier la traversée "Sinatra" mais je l'ai écoutée 4 fois !

      Le 13 février, soit 15 jours avant mon billet sur "Paysans" je montrais que, malgré un sujet qui ne m'attire pas du tout, j'ai voulu inciter mes lecteurs à écouter les 4 docs sur l'armée. http://radiofanch.blogspot.fr/2017/02/mali-theatre-des-operations-vs-theatre.html

      Pour le redire autrement, l'établissement d'un système rigide de série, confiée au même producteur, peut comporter des risques éditoriaux. Quand bien même une série exceptionnelle ne pourrait-elle pas être composée de 10 docs ? Et pourquoi un sujet sur les "Bêtises de Cambrai" devrait s'étendre sur 4 ? Alors qu'un sujet sur la confiserie artisanale justifierait 4 angles différents. La case dédiée devrait être de produire des documentaires qui, suivant leur sujet, mobiliseraient un, deux, trois ou quatre producteurs. Et pourquoi pas impliquer 10 producteurs pour une série de 10 docs ?

      Ma critique porte sur la formalisation à priori du cadre, qui ne tient pas compte de l'évaluation du sujet en terme de temps et de diversité d'approche. J'ai critiqué de novembre 2015 à mai 2016, 117 Radioscopie de Chancel. Certains invités n'avaient pas besoin de plus de 20', d'autres auraient eu besoin de 3h. De ce fait certaines de ses Radioscopies étaient poussives.

      Pour autant je veux bien reconnaître que les programmes radio des chaînes publiques et privées sont basés sur des programmes déclinés en grilles et en "cases". Ce sont des préalables incontournables. Avec ces "contraintes" il conviendrait de ne pas en rajouter d'autres qui enfermeraient la radio dans un système "carceral". Philippe Caloni, grand producteur de radio, fustigeait son média préféré en montrant que le système des "chaines", des "grilles" et des "cellules" (de montage) utilisait le vocabulaire habituellement dédié à la prison.

      Merci enfin pour votre lecture assidue et votre satisfaction à me lire. Vous lirez demain un papier dans lequel justement je montre comment une émission de trois heures a fait les belles heures de France Culture. Belle journée.

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