C'est un métier. Lequel ? Celui, sans en avoir l'air, de raconter sa vie, au prétexte d'autres vies. Il faut dire que Matthieu Garrigou-Lagrange, producteur à France Culture, dans cette série sur l'interview, s'y emploie avec maestria. Pour y aborder, par de multiples exemples, cet art de l'interview, plusieurs angles étaient possibles. Garrigou-Lagrange a choisi, de façon superposée, de dérouler le propre fil de son histoire radiophonique. Cette mise en scène de soi-même est assez rare à la radio. Je crois même pouvoir dire que sur France Culture, depuis quarante ans, je n'ai jamais entendu ça. Voyons donc de plus près ce dispositif assez sidérant.
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| Eva Bester |
On comprendra à la fin de l'épisode ce qu'est un Tuc, qu'on aurait pu confondre avec le Travail d'Utilité Collective (1984-1990). Première chose il conviendrait de se méfier des évidences et citer une marque (prohibé sur France Culture) est douteux, mais surtout c'est oublier que ce mot "TUC" a fait florès à l'époque de la première Présidence de François Mitterrand (1981-1988). Et puis cela évoque bien mal ce qui va suivre. L'invité de Garrigou-Lagrange, Matilde Meslin, journaliste, commente avec talent les archives qui nous feront entendre Laure Adler (journaliste et ex-Directrice de France Culture), Eva Bester (productrice radio) (1), Pascale Clark (journaliste et productrice radio). L'exemple du micro-reportage sur les piscines de Garrigou-Lagrange, au-delà de l'anecdote, tombe un peu à plat mais surtout n'apporte rien à l'art de l'interview c'est le moins que l'on puisse dire.
Le point de vue du producteur de l'émission me surprend quand il nomme "Pot au Feu" de Jean Lebrun (1999-2003) "la quotidienne d'actualité du soir". Belle invention rhétorique. Ce besoin journalistique de tout vouloir toujours ramener à l'actu. Si Jean Lebrun savait mêler l'actualité à ses émissions culturelles, à aucun moment on n'avait l'impression d'être dans une "quotidienne d'actualité" qui, avec un titre pareil, aurait plombé l'ambiance, ce que ne manqueront pas de faire une vingtaine d'années plus tard quelques apprentis sorciers du "tout actu" sur France Culture.
En choisissant ce journaliste-animateur de radio, vedette de France Inter, Garrigou-Lagrange va pouvoir re-redire ce qui s'est déjà tellement dit sur Chancel. Par contre son invité, Christophe Deleu, universitaire spécialiste de la radio, ne manque pas de pertinence (et de savoir) pour qualifier les interviews de Chancel. Garrigou-Lagrange, lui, ne manque pas de s'auto-promouvoir pour sa propre interview de Chancel dont l'extrait beaucoup trop court ne nous permet pas de comprendre si Chancel connaissait ses atouts et ses faiblesses d'intervieweur.
Pour une émission d'archives ça la fout un peu mal que le producteur ne cite pas une de ses sources, en début d'émission. Il s'agit de Caroline Ostermann, productrice, qui anime sur France Inter dans la grille d'été de 2011 "Jusqu'au bout des voix", et son interview de Chancel. Plus embêtant quand il s'essaye à chiffrer le nombre de Radioscopie. D'abord l'émission n'a pas durer vingt-deux ans depuis 1968 (début le 5 octobre), mais de cette date jusqu'en 1983 (14 ans), puis de 1988 à 1990 (deux ans), soit au total 16 ans. Et pendant ces années il est impossible que Chancel ait animé 6872 Radioscopie. Ce chiffre souvent avancé est faux. Il tient particulièrement compte des rediffusions. L'Ina aurait su donner les chiffres exacts au producteur. Il vaudrait mieux parler de 3300-3500 Radioscopie originales diffusées pendant 16 ans, dix mois par an, cinq jours par semaine. Cette approximation de Garrigou-Lagrange est gênante pour quelqu'un qui se targue d'animer une émission d'archives (2).
Si l'invité est pertinent, Pierre-Marie Héron, professeur de littérature française et spécialiste des écrivains à la radio, je suis surpris que Garrigou-Lagrange ne cite pas la publication de Gallimard concernant les entretiens d'Amrouche et de sa sœur Taos avec Giono (3). Mais aussi les entretiens de Marguerite Taos avec le même auteur (4). Pour ce qui concerne François Mauriac Garrigou-Lagrange trouvera le moyen de se remettre en avant en évoquant une "Grande traversée" qu'il avait produite sur France Culture.
Si, à juste titre, Garrigou-Lagrange reconnaît qu'à France Culture on peut disposer du "temps long", pas sûr que son invité Marc Voinchet (chroniqueur de la revue de Presse de France Inter et ex-Directeur de France Musique) en soit le meilleur témoin. Francesca Piolot, Francesca Isidori, Antoine Spire (qui vient de décéder), Pierre Assouline, Irène Omélianenko, Olivier Chaumelle, Marion Thiba, pour le moins, auraient pu permettre, à leur écoute, de faire varier les points de vue. Et peut-être aussi l'occasion de mettre en avant des voix de femmes productrices.
On se fiche un peu des 12 ans de Garrigou-Lagrange et de son souvenir d'Anne Sinclair avec Madonna. Cette façon lancinante d'introduire le "je" dont le producteur use et abuse dans cette série d'émissions, nous ferait plutôt penser à "Arte radio". Astrid de Villaines, journaliste à France Culture éclaire bien le phénomène "Anne Sinclair" et son point de vue est pertinent mais, une fois encore, Garrigou-Lagrange commet une faute en ne désannonçant pas l'extrait de "Tam tam, etc", sur France Inter, du 2 septembre 2002 par Pascale Clark (5).
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| Jean Lebrun |
D'abord en évoquant Jean Lebrun et ses "sorties" du studio une fois de plus Garrigou-Lagrange n'est pas précis. Toutes les occasions étaient bonnes, dès Culture Matin (1986-1999), pour que Lebrun taille la route et court batifoler sur les chemins de traverse. Au cours de cette période-là il était en direct tous les mardis du "Cluny" (angle du Bd St Germain et du Bd St Michel, Paris), puis toujours le mardi au "Bouillon racine" (Rue Racine, Paris) puis à "El sur" (Boulevard St Germain, Paris). Ben oui M. le producteur, il n'y a pas qu'à votre période, étroite, que Jean Lebrun prenait le large.
Maintenant, attention Garrigou-Lagrange, en abordant les rives de Kriss il va falloir être compétent et rigoureux. L'auteur de ces lignes connaît un peu le sujet. Dans "Portraits sensibles" (2000-2004) Kriss n'a pas interviewé que des anonymes, je pense, entre autres, à Julien Delli-Fiori (programmateur à Fip) et à Claude Villers (Producteur à France Inter). L'exemple choisi : un ancien champion du monde de catch, René Benchemoul, peut-on le considérer comme un anonyme ou encore Agnès B. ou Nina Bouraoui ? Claudine Juin, libraire à Belleville, oui, tout comme Ronan Rossignol, collectionneur de poupées Barbie. On appréciera l'honnêteté morale de Kriss qui précise qu'elle ne déniche pas les "portraits" mais c'est son assistante, Chantal Le Montagner, qui fait le job.
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| Kriss (Corrine Gorse) |
Pour ces six épisodes Garrigou-Lagrange a choisi le terrain facile de l'évocation des "vedettes" de la radio et de la télévision. Si le producteur avait bien voulu sortir des sentiers d'évidence, battus et rebattus, il lui aurait fallu beaucoup plus travailler et creuser profond. Il aurait pu alors se passer d'être l'auto-témoin de ses propres archives et de sa propre histoire à la radio.
Ajout du 29 octobre, 14h30
Garrigou-Lagrange ne connait sûrement pas Claire Chancel (son patronyme d'État-civil, quand Jacques Cramps avait choisi son pseudo de Jacques Chancel). "Pourtant quelques mois après la création des "Nuits" sur France Culture, Claire Chancel crée en 1987 "Radio archives" (jusqu'à la rentrée 1999). Une heure au cours de laquelle la productrice s'efface (par son ton et ses interventions a minima) pour redonner à entendre différentes archives "disparates" sur un thème donné. En les recontextualisant et les éditorialisant."
(1) On reconnaît toute la fraîcheur et les sourires de Bester pour ses premiers pas à la radio,
(2) Vous trouverez ici ma critique de la Radioscopie avec Delphine Seyrig . (3) Mars 1990, sous la direction d'Henri Godard,
(4) Le coffret «Propos et récits : 25 entretiens improvisés» rassemble les enregistrements radiophoniques d'entretiens entre Jean Giono et Marguerite Taos Amrouche. Publié en 1994 par les Éditions Phonurgia Nova en coproduction avec l'INA, cet ouvrage de cinq CD est complété par un livre d'environ 120 pages présentant un appareil critique de Pierre Citron.
(5) Faudrait que productrices et producteurs imaginent qu'on n'est pas obligé d'aller voir la page web dédiée et, que sur cette page, si les archives sonores sont nommées elles ne sont pas associées à leur passage antenne,