jeudi 8 avril 2021

Nuits magnétiques : un patrimoine radiophonique…

Contexte. Octobre 1993. Jean-Marie Borzeix est directeur de France Culture depuis neuf ans. "Les nuits magnétiques" inventées par Alain Veinstein, à l'antenne depuis 1978. Colette Fellous en assure la coordination depuis la rentrée 1990. Les producteurs délégués, tournant, donnent à entendre quatre soirs par semaine documentaires et/ou reportages sur tous les sujets qui interpellent la société. Ce laboratoire de créations radiophoniques sublime les nuits et crée une intimité très forte avec la chaîne, avec les voix, avec les lieux. Catherine Soullard, productrice et Isabelle Jeanneret, réalisatrice, nous plongent du 12 au 15 octobre, dans les Alpes de Haute-Provence, pour une série ethnographique "Les travaux et les jours".

"J'ai mon bûcher garni, la moitié d'un cochon au saloir, 
trois sacs de pommes de terre et neuf courges… 
Tu peux souffler mistral." 
Jean Giono

La Durance













Au cours de ces quatre épisodes, on prend le temps de vivre et de comprendre ce qui dans nos vies quotidiennes est en train de basculer pour s'effacer aux portes du troisième millénaire. En quatre éléments : le premier l'eau, le deuxième la terre, le troisième le vent et, le feu le quatrième, nous rencontrons les femmes et les hommes qui ont façonné cette terre de Provence. Leurs métiers, leurs coutumes, leurs habitudes. Et leur environnement sonore. 

Les Nuits de France Culture a rediffusé le 28 mars dernier, l'épisode 3 : Pierres des chemins, paysages" : la vie d'autrefois dans les Alpes de Haute-Provence. La nuit est propice à l'écoute de longs documentaires. Rien n'a remplacé Les Nuits magnétiques. À la même heure aujourd'hui c'est parlotte, parlotte et rediffs, soit juste l'inverse de la création radiophonique. Le calque de France Inter dans un ordre de diffusion différent. Les effets de manche de Sandrine Treiner, directrice, et ses incantations permanentes de chiffres d'audience ne trompent pas les auditeurs qui, de 1975 (Yves Jaigu, directeur) à 1997 (Borzeix) ont écouté une chaîne culturelle unique au monde.

J'ai réécouté les trois autres épisodes et Allegro le bel indicatif de René Aubry qui nous faisait pénétrer dans nos nuits magnétiques.

1) Sur l'eau et les choses premières, variations
Celles et ceux qui se souviennent du documentaire Monsieur Escarelle de Tourtour auront du plaisir à retrouver la voix de Catherine Soullard et son attention délicate à ses interlocuteurs, à leur écoute et à ses lectures de Giono. Ses petites touches d'émotions simples ou ses rires spontanés donnent une belle humanité à ses pérégrinations provençales.

Au-delà d'un formidable patrimoine radiophonique, ces documentaires témoigneront longtemps d'une civilisation inimaginable pour des millennials biberonnés aux écrans. La première moitié du XXème siècle a basculé dans une sorte de Moyen-Âge. En moins de cent ans les us et coutumes apparaissent désuets sinon dépassés. Raison de plus pour garder en mémoire ce passé… simple.

"Les odeurs coulaient, toutes fraîches, ça sentait  le sucre, la résine, la montagne, l'eau, la sève, le sirop de bouleau, la confiture de myrtilles, la gelée de framboise où on a laissé les feuilles, l'infusion de tilleul, la menuiserie neuve, la poix de cordonnier, le drap neuf…" (Giono)

La Tête de Louis XVI et la rivière Ubaye, vues de Barcelonnette
(Alpes-de-Haute-Provence),
août 2020.
Cédric Frémi - Radio France

















2) Les gestes et la terre
"Le blé, ça c'est de l'or. Ça c'est de l'or". Quelle belle idée d'illustrer en intro, un texte de Giono avec la musique de Pascal Comelade, Johnny Guitar. On dirait que ce morceau a été créé pour ce doc. On entend une clochette et on y est. "Les amandiers retrouvaient aussi à leur tour, par miracle, le rythme de l'amour. L'odeur des jours d'avant. Le temps de la terre." (Giono)

Au pas lent et à la mesure des jours et des saisons. Le temps des choses. Le temps du blé. Le temps du pain. À petits pas… "Alors on ouvre les portes des bergeries et on se prépare à la lente montée vers l'Alpe fraîche et bonne nourrice à herbe grasse. Ainsi, chaque printemps la Haute Provence est traversée par de longues caravanes de moutons." (Giono)

"On allait se rouler dans la lavande fraîche. Les beaux souvenirs d'enfance"

These childhood places bring sad reflections/Of happy times, spent so long ago/My girlhood friends and my own relations/Have all passed on, like the melting snow. Joan Baez (1)

3) Pierre des chemins, paysages. En écoute ici, (en attente que le player d'écoute soit disponible). "Les paysages sont personnels… Sur les chemins de Haute-Provence, il y a des cailloux, beaucoup de cailloux et des arbres que le vent étreint. On marche dans des odeurs de terre, de sauge et de vigne. Des oratoires, des calvaires, des croix marquent chaque carrefour. Une cloche sonne. Sa hotte sur le dos, le colporteur franchit les cols, le facteur marche d'une ferme à une autre, des almanachs dans sa sacoche. Tout arrive par les routes. Rempailleurs de chaises. Scieurs de long. Cordonniers, journaliers, rétameurs, ils traversent tous des paysages, passant d'une vallée à l'autre, leur biasse à l'épaule. Ce sont leurs routes, leurs paysages, leurs vies." (Giono)Et une belle occasion d'entendre le patois provençal (ou occitan ?).

4) Une forge, des feux"Il faudrait rouvrir les auberges, les fours, les forges et les villages, rallumer les feux, pétrir le pain, faire mijoter des ragoûts, enfourner des pâtés et faire bouillir de l'eau dans des marmites pendues aux crémaillères. Et puis on chanterait, on se raconterait des histoires, on se parlerait le soir à la nuit tombée et, peut-être aussi s'ennuierait-on beaucoup ? Alors on regarderait les flammes, on regarderait le feu brûler, on essaierait de brûler avec lui, on partagerait sa consomption, on essayerait de ne pas mourir…" (Giono) 


 














Et quelle joie quand cet interlocuteur dans sa forge veut tester la Parisienne qui, à son plus grand étonnement, va reconnaître un morceau de canon de la guerre. C'est le jeu de celui qui sait et va transmettre en cherchant à impliquer celui qui sait pas et, le jeu de ce dernier qui se pique d'être à la hauteur. Un joli moment de radio : "Oh la brute, elle m'a eu ! Bravo, vous êtes tombée pile !"

C'est aussi ça la radio. Des petits riens dont on fait son tout. Merci Isabelle Jeanneret et Catherine Soullard pour ces belles heures de vie. Ces bonnes ondes qui font du bien partout. Ces petits grelots qui carillonnent et qui nous rappellent que ça existe. Mille mercis à toutes deux et aux ingés-sons d'avoir tissé une belle pièce radiophonique qu'on va se garder longtemps dans notre grenier à mémoire.

Peut-être, chers auditeurs, pourriez-vous écrire à France Culture 
pour la rediffusion de ces trois épisodes ?

1) Ces lieux d'enfance apportent de tristes reflets/Des moments heureux, passés il y a si longtemps/Mes amis de petite enfance et mes propres relations/sont tous décédés, comme la neige fondante…

mardi 9 mars 2021

"Expliquez- vous"… Ivan Levaï !

Quand j'ai su qu'Ivan Levaï, venait passer une semaine "À voix nue" sur France Culture, je me réjouissais de refaire l'histoire avec lui. Heu, Fañch (une petite voix me cause dans l'oreille) faut que tu saches qu'"À voix nue" n'est pas une émission d'histoire, vois-tu ? Je vois, mais, me dis-je en mon fort intérieur (autre genre de petite voix) avec un journaliste politique on va sûrement croiser l'Histoire avec un grand H ? Ben oui, on l'a croisée mais, plusieurs fois, on l'a aussi décroisée ce qui fait, entre autres, que je suis un peu (beaucoup) resté sur ma faim.

Ivan Levaï, Europe 1, 
Laurent MAOUS/Gamma-Rapho












D'entrée si je m'adresse à un homme de radio et annonce qu'il a commencé en 1963, je ne dis pas à l' ORTF, mais à la RTF (Radiodiffusion-Télévision Française, 1959-1964). Basique, dirait un chanteur ! Et ça n'a rien à voir avec le fait qu'"À voix nue" soit ou non une émission d'histoire. Il s'agit juste d'être rigoureux pour situer une personne dans son contexte historique et, si la personne qui mène l'interview, Caroline Bonacossa, est elle-même journaliste, je ne devrais avoir aucune inquiétude sur la rigueur des faits et des sources. Pourtant…

Pourtant, à l'issue des cinq épisodes (1) je ne suis pas sûr que Bonacossa, si admirative de son sujet, ait pris suffisamment de recul pour faire sortir Levaï d'une belle ligne droite toute tracée, appuyée de sa forte voix qui a pris toute la place, trop de place. Levaï a beau être l'invité, il aurait pu (en bon professionnel) laisser du champ pour que Bonacossa puisse mieux rebondir sur ses propos ! Mais bon, les temps changent, peut-être qu'il est tout à fait has been de vouloir interroger un invité sur des moments plus difficiles de son parcours ou, des moments qui, jamais révélés, risque de le conforter dans la statue de commandeur ? Particulièrement si celui-ci a toute sa vie mis en œuvre la recherche de la "vérité" mais, en même temps, fait l'impasse sur plusieurs pans de son histoire professionnelle. Revue de détail.

Un journaliste politique comme Levaï n'a pas oublié, ni l'élection de Giscard (mai 1974), ni la basse besogne de son Premier ministre Jacques Chirac qui en octobre 1974 pousse au départ le directeur d'Europe 1, Maurice Siegel, à qui il est reproché le persiflage de la station (2). Il n'a pas oublié puisqu'il a été candidat à sa succession et qu'au final c'est Etienne Mougeotte qui sera choisi. À l'époque Levaï anime deux émission-phare sur Europe 1 : la revue de presse et l'interview politique "Expliquez-vous…". Une paille ! Circulez ya rien à entendre !










En 1989, il arrive à Radio France pour occuper le poste de directeur de la rédaction, dont il serait plus juste de préciser Directeur des rédactions (3). C'est la première fois qu'un tel poste est créé. C'est le Pdg Jean Maheu (1989-1995) qui l'aurait décidé et aurait lui-même choisi Levaï nous apprend ce dernier au cours des entretiens. Levaï propose alors à la journaliste Nina Sutton la revue de presse d'Inter à la rentrée 89. Il la débarquera mi-avril 1990 et prendra sa place. Il y a une règle tacite à Radio France un directeur ne fait pas d'antenne ! "Expliquez-vous Ivan Levaï !"

En novembre 1995, Michel Boyon, nouveau Pdg de Radio France, proche de Jacques Chirac,  nouveau Président de la République, débarque Levaï sine dieMotif officiel (croustillant) :
déontologiquement difficile de concilier la direction du journal économique "La tribune" et l'animation d'une revue de presse sur Inter. Mais qui sait, la déontologie à Radio France est peut-être à géométrie variable ? Par la fenêtre, Levaï revient discrètement animer la revue de presse de France Musique en 1999 (Le nouveau Pdg est Jean-Marie Cavada depuis 1998). Tenace, il anime celle des week-ends de France Inter de 2006 à 2014. C'est la nouvelle directrice de la chaîne, Laurence Bloch, à la rentrée 2014 qui mettra fin à sa fonction.

Aucun de ces trois faits qui, à chaque fois, concernent la revue de presse ne seront évoqués au cours des entretiens "À voix nue". Étonnant non ? aurait dit Desproges ! Voilà de quoi regretter que M. Levaï, "pape du journalisme" (mais de la revue de presse assurément) ait laissé passer ça. Mais bon, on me redit dans l'oreillette que "À voix nue" n'est pas une émission d'histoire". Alors tout va bien, merci Madame Bonacossa, merci Monsieur Levaï. Vraiment, ces deux heures et demie d'entretiens ont été un grand moment de journalisme !

(1) France Culture, du 1er au 5 mars 2021, 20h30,
(2) Maurice Siegel, "Vingt ans ça suffit", Plon, 1974, 
(3) France Inter, France Culture-FranceMusique, France Info, Fip, (RFI est indépendante depuis le 1er janvier 1987)

mardi 2 mars 2021

Mimi cause d'ce night…

Bon, hein, fallait que je sois dans le ton, Léon ! Allez, c'est parti ! Brio, fraîcheur, légèreté, humour, peps, spontanéité, complicité, fraternité, jovialité et on va pas s'arrêter… oh gué ! De quoi tu nous causes Fañch ? Ben, chers auditrices, chers auditeurs d'un bijou (caillou, chou), de pépites (nom d'une pipe), d'une série (tralali), de p'tits rats (gna-gna-gna) et tout ci et tout ça, j'en ai encore plein mon cabas ! Mais de quoi ? D'une longue série d'Arte radio "Mycose the night" d'Élodie Font et Klair fait Grr, qui en dix-neuf épisodes renverse la table, les stéréotypes, les genres, les manières, les (contre)façons, les évidences et autres cadences infernales de nos vies… De nos vies… maximales (heu et j'ai pas dit maxi mâles, hein !). Autant vous l'avouer je me suis régalé et plus que ça, voili, voilà ! (Arrête les rimes, Maxime)…



Élodie et Klaire faisaient chacune des émissions sur Arte radio et puis un jour, ça a fait "tilt". "On a mixé mon envie de raconter des histoires plus ou moins journalistiques et le talent d’écriture sonore et l’humour et l’écriture fictionnée de Klaire" me précise Élodie. Pour un coup d'essai… bravo car, plutôt qu'empeser le propos, les filles ont su dégoupiller leur folie et mettre au micro ce qu'on entend presque jamais à la radio ! Et cerise sur le gato… elles jouent habilement et subtilement avec les codes du langage de leur génération (mais pas que la leur), leurs souvenirs de télévision, les scies musicales, leurs refrains cultes, leurs tics, leurs tocs et leurs obsessions perso dont elles font des clins d'œil rigolos (ou tragiques, c'est selon).

Leurs obsessions sont les nôtres et c'est chic d'en entendre parler et de les partager ! Je peux pas dire autre chose que "Ça fait tellement de bien d'entendre ça ! Caramba !" Car au pompeux, au pédant, au sentencieux Élo & Klaire opposent la légèreté et une autre façon de regarder la/sa vie et de la vivre. Avec beaucoup d'humour, de dérision, de passion(s) et de distance pour nous faire entrer dans la danse. Et ça marche ! C'est toute la société et ses phénomènes qui sont revisités ! Et c'est tellement bien ficelé, raconté, canardé qu'on en redemande. 

Comme elles nous le conseillent, j'ai pas attendu la rédaction de ce billet pour en causer autour de moi ! Je leur mets plein d'étoiles dans leur comète et puisqu'elles ont fait vibrer plein de clochettes (dans mes oreilles) je leur chanterais bien "Youkaïdi, Youkaïda, Youkaïdi, Aïdi, Aïda". Car Klaire adore écrire des chansons et les chanter et Élo faire le chœur ! Aie, aie, aie, un malheur ! Allez, écoutez tout ça et prenez du bon temps ! Chaque épisode est un moment de fraîcheur, de légèreté qui ne manque pas de profondeur.








On se dit que l'une et l'autre et, l'une avec l'autre, pourraient en quotidienne (T'es ouf Fañch, t'imagines le taf que ça représente ?) le soir sur Inter, genre 20h15, attraper les oreilles de ceux que la chaîne cherche tant à capter. Mais qui… ? Ben, "Les jeunes" pardi, ce continent si éloigné de la radio, ici et maintenant "mon Lolo". Seulement c'est beaucoup de boulot (ou alors deux heures le samedi ou le dimanche ?). Recherches, écritures, inserts, mixage mais ça décoifferait grave à l'heure de la messe télévisuelle chaque soir ou alors pour la dominicale…

Vous l'aurez compris ça fait (très, très) longtemps que j'ai pas ri autant et trouver à l'écoute autant d'enchantement ! Ces deux productrices sont puissantes et leur(s) énergie(s) est/sont communicative(s) si on veut bien s'y associer. Il faudra juste ne pas oublier d'en prendre une ou deux piqûres de rappel chaque année. Et puis cerise sur le gâteau "Oui, Arte radio c'est bien de la… radio !" Oh ! Oh! Oh ! Rideau Django !

J'ai choisi deux épisodes, mais faut tous les écouter ! Y'a rien à jeter !

lundi 1 mars 2021

Et de qui la mise en ondes ? – De Pierre-Arnaud de Chassy-Poulay, voyons !

Avec un tel titre je suis bien certain que vous allez vous précipiter sur ce billet pour en savoir plus ! Tout est parti d'un tweet banal d'Hervé Rony, directeur de la Scam (Société civile des auteurs multimédia), samedi matin sur Twitter "Ce qui est formidable avec Radio France c’est de pouvoir entendre que l’émission qu’on vient d’écouter a été « mise en ondes ». Un ton un tantinet désuet qui cache en vérité le grand respect de la technique radiophonique." Je ne peux mettre en doute la bienveillance de Rony pour la radio et les métiers de la radio, mais je me demande pourquoi "mise en ondes" serait désuet ? Et, si c'était le cas, pourquoi "mise en scène" ne le serait pas ?



Je ne peux pas précisément dater l'expression "mise en ondes" mais lisons la notice du Larousse "L'art de la mise en ondes radiophonique, lié aux moyens plus restreints, mais souvent mieux maîtrisés, de la radio des années 40, 50 et 60, est un art de musicien aussi bien que de technicien, supposant la connaissance du matériel aussi bien que de la musique. Mais l'expression de "mise en ondes" s'est étendue à toutes les étapes de la "réalisation radiophonique" : choix et montage des éléments, direction artistique des opérations techniques." Matériel et musique, oui, mais pas que. Le-la metteur-en-ondes forme avec animatrice-animateur, productrice-producteur au choix, un couple, un binôme, une équipe et donc intervient en amont de l'émission, au tout début de son élaboration.

Peut-être que désuet viendrait d'un certain lyrisme et plus particulièrement à cause de la désannonce de "Signé Furax" (1). Et de l'auteur lui-même de la mise en ondes, "Pierre-Arnaud de Chassis-Poulay" prénom et nom qui à eux tout seul sont une ode… aux ondes ! La mise en scène cinématographique vient de la mise en scène du théâtre qui est limpide : une scène, des comédiens, un décor dont il faut mettre tout ça en scène. Et bien il en va de même pour les ondes, non ? Une voix, des voix, des ambiances sonores (décor), de la musique qu'il va falloir associer pour qu'elles s'installent de façon fluide sur les ondes.

Des ondes, mais faudrait-il qu'il en reste encore ? Aucune des petites, des moyennes, des grandes ne sont plus jamais (ou presque plus jamais) usitées pour situer une chaîne de radio et ses programmes (2). Le mot "ondes" disparaît du paysage, quand certaines autrefois avaient plus de valeur que d'autres ou la lutte de Bernard Lenoir pour obtenir la diffusion en Modulation de Fréquence de son émission Feedback  (1978) à 21h sur France Inter (3) fait maintenant partie de l'histoire ancienne, pour ne pas dire du moyen-âge de la radio.



La réception sur des supports numériques (ordinateur, tablette, smartphone) a, pour le coup, définitivement "gommé" les ondes du principe même de la réception audio. Et, toutes les images d'Épinal de l'attention portée devant le meuble radio, à tourner le bouton pour trouver la bonne fréquence sont à accrocher au musée du patrimoine radiophonique (4). Ajoutons à cela la volonté délibérée de Radio France de mixer deux métiers en un : réalisateur/technicien (son) et technicienne (son)/réalisatrice, risque de renvoyer la "mise en ondes" dans les tréfonds de la désuétude !

Alors Hervé Rony a-t-il raison de la suggérer cette désuétude (5) ? Réécoutez "Un temps de Pauchon(le player de l'émission n'est plus exportable) à l'occasion du départ en retraite (et du vidage de son casier) du metteur en ondes Gilles Davidas qui a là l'occasion de s'exprimer sur son métier. Et, en exclusivité mondiale pour Radio Fañch sa définition mûrement… mûrie : "Personne payée pour vous empêcher de dormir et vous faire arriver en retard ! Créateur-trice d'images à écouter les yeux fermés (attention si vous êtes au volant)"

(1) Feuilleton radiophonique diffusé sur la chaîne parisienne de la RTF (1951- 1952), puis sur Europe 1 (1956-1960),
(2) Émetteurs G.O. à l'arrêt au 1er janvier 2017 pour France Inter, au 31 décembre 2019 pour Europe 1, en mars 2020 pour RMC et pour RTL il était prévu que la coupure opère au 4ème trimestre 2020 (mais pas d'infos disponibles pour le vérifier)
(3) Dans les années 80 à 20h, France Inter basculait en G.O. pour le programme alors qu'"Inter-Foot" de Jacques Vendroux s'octroyait la Modulation de Fréquence. Musique en mono, foot en stéréo ! Cherchez l'erreur !

(4) Je me suis réécouté (j'avais pris soin d'archiver les podcasts) "Mythologie de poche de la radio" de T. Baumgartner, deux épisodes sur "Pierre-Arnaud de Chassy-Poulay" les 11 et 18 décembre 2009, France Culture. À l'époque P.A .de C.P. a 88 ans !

(5) Sur Twitter, David Christoffel, producteur radio, lui a répondu : "Hommage à Paul Castan qui parlait même de "décor sonore" dans l'article : "Comment je comprends le théâtre radiophonique et sa mise en ondes" (Comœdia, 16 décembre 1936),

Pour la désannonce… voyons !
 

mercredi 24 février 2021

Parentalité : une bonne claque… (aux certitudes)

Et Delphine Saltel, documentariste, de remettre le couvert pour pousser encore plus loin le bouchon des phénomènes de société, comment ils nous interrogent au quotidien et comment elle se met en 'je" pour tenter quelques amorces de réponse qui passent par l'acceptation du "pas de côté" où comme le disait fort bien "L'an 01" de Gébé "On arrête tout, on réfléchit et c'est pas triste"…

Désolé pas trouvé les crédits de l'auteur-trice de ce dessin









Se mettre en "je" pour Saltel c'est aller assez loin, voire très loin. Pour cet épisode sur la parentalité (Part 1), elle a poussé les constats jusqu'à faire "témoigner" ses propres enfants ! Fallait oser. C'est à la fois d'une grand honnêteté et un exercice de haute voltige. C'est à la fois une étape d'un long processus éducatif et la nécessité absolue de ne pas vouloir continuer à être dépassée, stressée, K.O.. Soit engager la panoplie des questions (les bonnes, les mauvaises) et essayer de trouver les réponses (les bonnes, les mauvaises).

Fichtre, c'est passionnant et c'est pas gagné. Mais c'est courageux et honnête. On est loin des recommandations tendance "développement personnel", de la méthode Coué à deux balles ou de "la parentalité pour les nuls". Plutôt que de monter sur la table et d'annoncer qu'"on a tout faux" Delphine Saltel scrute sa propre histoire (et celle de son conjoint). Pour questionner ce qui taraude nos quotidiens, plombe notre culpabilité, tendance "bras ballants", fatalistes en invoquant le mantra inusable "Ça ira mieux demain !".

Saltel, sans détour, n'y va pas par quatre chemins (allégorie) et son auto-critique - subtile et de bon sens - pourrait nous aider à remettre les choses à plat. Cet épisode de sa série "Vivons heureux avant la fin du monde" fait du bien, en bousculant quelques certitudes ancrées, quelques angoisses cachées, et autres renoncements honteux. Delphine Saltel ne donne jamais de leçon, à chacun d'attraper l'une ou l'autre des clochettes qu'elle fait tintinnabuler à nos oreilles.

Mais vraiment, je n'hésite à le redire, cette parole nous touche là où ça fait mal (et où ça peut faire du bien). Ce "je", mis en jeu renouvelle questions et réponses, pour lesquelles en leur temps, à travers leurs émissions de radio interactives, Ménie Grégoire (RTL, 1967) et Françoise Dolto (France Inter, 1977) tentaient d'y répondre .

Voir nouvelle édition ici




















Épisode 2
Delphine Saltel :"Quand j’embarque à bord d’un train avec mes deux enfants j’aime bien regarder la tête du voyageur déjà confortablement installé quand il comprend qu’il va devoir passer 3h1/2, assis là, dans le «carré famille» juste à côté de nous. Y’a d’abord un voile de désespoir qui passe dans ses yeux et puis en général il prend illico la fuite vers le wagon bar…" Pour nous remettre dans le bain, Saltel pose l'équation : "Comment faire supporter aux autres le tonus de nos enfants et surtout comment ne passe sentir en permanence coupable !

Comment renoncer à être un parent parfait ? Et une citation de Florence Foresti tombe à pic ! «Mais en vrai dans la vie la plupart du temps j’y arrive pas !». Dans cet épisode la documentariste interroge les effets de l’éducation positive… sur soi, sur les autres parents, sur le regard permanent des adultes qui jugent le comportement des enfants et celui de leurs parents.

Saltel met en parallèle les principes de l’éducation positive et la réalité de cette éducation qui permet à l’enfant de se réaliser et, surtout, de "ne pas être sage une image». Pédagogue elle (se) pose les bonnes questions et nous aide à entrevoir des réponses, un peu plus loin que la la/les lectures de livres aux formules magiques ! La fonction parentale s'étant transformée en métier, celle-ci ne cesse de culpabiliser les parents désemparés par les injonctions contradictoires de méthodes toutes plus positives les unes que les autres !

Voilà ce qui devrait nous permettre de moins se ronger les sangs ! Prendre un peu de distance voire même de la hauteur !

mardi 23 février 2021

Jouer, danser… lire ! Écouter…

Avec Blonde ça a tenu quatorze jours et quelques nuits. Ça pouvait pas tenir plus longtemps, même si j'aurais aimé que ça dure des mois. Je connaissais la fin. J'ai eu beau ralentir mais ça n'a rien changé. On ne peut pas réécrire l'histoire quand tout est joué. Après ça, je me suis donné trois jours. Là où nous dansions. Et j'ai dansé presque sans m'arrêter samedi, dimanche et hier lundi. En dix sept jours j'ai fait le grand écart. D'ouest en est. Hollywood, Détroit. Entre les pages j'ai tout revécu. Presque un siècle. Mais ce n'était que quelques années pourtant. Avec la voix de Marilyn et celle de Judith.










Vingt ans que je m'étais dit qu'il fallait que j'entre dans le grand roman de Joyce Carol Oates. Vingt ans ! Pourquoi avoir attendu si longtemps ? J'sais pas. C'est fait maintenant. Et je repartirai bien dans les neuf-cent-quatre-vingt pages de "Blonde" en marchant plus doucement, même si, malgré tout, après chaque page, quelque chose de puissant s'incrustait en moi. Marilyn connue, inconnue.

Pendant cette lecture j'ai revu trois films de ses débuts et réécouté trois ou quatre de ses chansons. Pour ces films je l'ai regardé autrement même si j'ai déjà beaucoup lu de choses sur elle. Je l'ai regardé autrement car J.C. Oates raconte autrement et, il y avait quelque chose à voir même si Marilyn est impeccable dans ses rôles. Il y avait l'histoire autour de Marilyn et Marilyn. Et j'avais aussi besoin de sa voix pour accompagner ma lecture. Pour d'une certaine façon être raccord ou retraverser… sa vie.










Par contre la voix de Judith Perrignon je la connais. À l'occasion de grandes traversées sur France Culture elle nous a fait voyager jusque chez Sinatra et Springsteen. J'aime sa façon de raconter. Elle laisse son sujet prendre "tout l'écran". À côté, elle raconte. Quelquefois chuchote et nous entraîne sur ses pas. Quelquefois on danse ou on danserait.

"Là où nous dansions" son nouveau récit nous plonge à Détroit dans les glorieuses de "Motor town"et dans sa chute tragique à travers le destin d'inconnus qui s'entremêlent avec en trame les stars de la musique. Stars qui avant d'en être vivaient dans les cités où les Noirs auraient bien voulu ne pas être ghéttoisés. Perrignon tricote avec maestria les histoires simples "de gens de peu" qui croisent les histoires à paillettes de ceux qui sont d'abord d'ici, des quartiers et des tours que des années plus tard, la ville a fini par raser, tant la faillite industrielle a fini par tout laminer.

Je ne veux pour aucun de ces deux livres vous en raconter l'histoire et je ne sais pas critiquer la littérature. Mais d'une certaine façon j'ai envie de vous dire que ces deux livres ont une voix et que je ne pousserai pas le pléonasme au point d'en demander une série, un feuilleton, un documentaire ou un… Vous savez cette chose à la mode qui prétend réinventer l'audio. Oui une voix qui, si on l'imagine ou si on la connaît, a le soul. Et cette petite musique intérieure chamboule la lecture au point qu'on aimerait dans un cas comme dans l'autre que l'histoire ne s'arrête jamais.

"On dit souvent qu'à Detroit le bruit de l'industrie a influencé la musique".

Et dans les deux cas elle s'arrête. Mais la musique ne s'arrête pas. Forcément Judith Perrignon m'a donné envie de réécouter The Supremes, John Lee Hooker, Martha and the Vandellas et d'autres artistes Motown. Son récit nous fait revenir aux sources. Et ces tours du Brewster Douglass Project, que je ne visualise pas, où plusieurs des protagonistes ont vécu, m'évoquent les cités de mon enfance et ce qui y circulait pour tenter l'utopie de "Changer la vie, changer de monde". 

Il fallait entendre cette histoire enfouie dans le magma de l'essor industriel, de la misère et du racisme qui, elle aussi, aurait pu disparaître. Rasée en quelques minutes. Pourtant troublante. Minuscule et énorme d'humanité. Il fallait la raconter et Perrignon l'a fait délicatement et subtilement. Humblement, comme si elle nous avait soufflé à l'oreille cet "instantané d'Amérique" qui en dit si long sur son histoire. Comme un blues à fleur de peau.

• "Blonde" de Joyce Carol Oates, 2000, Stock,
• "Là où nous dansions" de Judith Perrignon, 2021, Rivages.

lundi 22 février 2021

"J'écris dans ma voix"…

Je ne lâche jamais tout à fait le fil de ma petite pelote radio et même quand, - ça ne tient qu'à un fil - , il devient un peu lâche, je le rattrape, il me rattrape par l'oreille, en coin, en clin d'œil ou aux tripes. Vendredi dernier, deux choses m'ont propulsé dans les abîmes de ma mémoire. Un présentateur de TV annonce que son invitée a fait de la radio. Et un peu plus tard (via Twitter) avec une auditrice j'engage une "conversation écrite" sur la voix. Il ne m'en faut pas plus pour m'y remettre. Pour chercher dans mes propres billets ceux qui vont bien. Et pour chercher dans mes archives qui était donc cette voix que je connais pas… ?








Vendredi soir, dans son émission "Quotidien" (TMC), Yann Barthès annonce en recevant Michèle Halberstadt, qu'elle a fait de la radio… De la radio mais où ça? C'est parti. Creuse, creuse, creuse ! Et de découvrir que c'est sur Radio 7 qu'elle a donné de la voix. Et, le 20 mars 2010, sur "Mégahertz" (1) qu'elle a raconté une partie de l'aventure de cette radio de Radio France créée le 2 juin 1980 et à qui "on" a coupé le sifflet en février 1987. Inaudible pour les auditeurs hors-Paris. J'ai le podcast de l'épisode "Radio France face aux radios libres : Radio Sept et Radio Mayenne". J'écoute !

Bim ! Joseph Confavreux, le producteur de l'émission, dès sa prise d'antenne qualifie Michèle Halberstadt de "Castafiore", son surnom de l'époque que lui a donné Françoise Sagan. On ne se refuse rien ! Et dans les archives, il nous donne à entendre les fous-rires de Clémentine Célarié (2), autre figure et voix de cette radio avant qu'un jour elle ne vienne sur Inter, officier avec Julien Delli-Fiori !

 Merci à Hervé Marchais pour le jingle ci-dessous, blog Le Transistor, à voir absolument !

Au cours de ce "Mégahertz" Françoise Dost, ex-directrice de Radio Bleue (seniors) créée aussi en 1980 (et qui existera pendant 20 ans) évoque avec Michèle Halberstadt l'offre de segmentation des radios, impulsée par Jacqueline Baudrier, Pédégère de Radio France (1975-1981). Idée venue des États-Unis et qu'il était temps de mettre en œuvre en France en pleine période de radios-pirates à ondes continues.

Ah la magie des archives ! Je regrette de n'avoir pas connu avant Michèle Halberstadt, mais comment cela aurait-il été possible ? Elle dit des choses essentielles sur la "radio jeunes" où "il ne fallait pas avoir un ton jeune, mais avoir juste notre ton habituel de moins de 25 ans !" et l'anecdote où, Parisiennes et Parisiens, le 8 décembre 1980, viennent le soir à Radio 7 partager leurs souvenirs de John Lennon assassiné la veille au soir à New-York (3). Je reviendrai bientôt sur cette Radio 7 !

Et puis réécouté "Jusqu'au bout des voix" de Caroline Ostermann, la dernière de son émission d'été de 2011. Outre la parole de Chancel, c'est vraiment sympa et émouvant de réentendre Bouteiller, Bozon, Fellous, Guillebeaud, Pelletier, Veinstein, Adler et Foulquier… chanteur. Où l'on mesure comment la radio se faisait à la voix (pas à l'image) et, comment ces voix s'installaient dans notre panthéon radiophonique for ever. Et, comme il m'arrive aussi d'écrire pour causer dans le poste, je trouve pertinente la formule de Bouteiller "J'écris dans ma voix". Car comme le dit Gilles Davidas "La radio... Ça se pense, ça s'écrit, et ça se dit" (voir le commentaire)

(1) Le samedi sur France Culture, 14h30, 2009-2010. En profiter pour redire que "Mégahertz" c'était vraiment bien !
(2) Sélection de sons par Anaïs Kien, productrice à France Culture dans les émissions "La fabrique de l'histoire" et "Le cours de l'histoire", et lire le commentaire ci-dessous qui concerne Clémentine, 

(3) Le producteur les interpelle sur les voix féminines à la radio, je regrette qu'Halberstadt & Dost aient oublié qu'en 1980 il y avait à la radio publique et à France Inter : Annick Beauchamp, Anne Gaillard, Macha Béranger, Kriss, Claude Dominique, Paula Jacques, Eve Ruggieri, Agnès Gribes, Eva Darlan, Marie-Odile Monchicourt, Christine Lamazières, Leslie Bedos, Muriel Hess,