vendredi 30 octobre 2026

Radio publique : l'enchantement…

Il ne faudrait pas chercher car quelquefois on pourrait se perdre. Comme Poucet j'essaime de petits cailloux blancs ma recherche permanente sur la radio et je finis toujours par… m'y retrouver ! En son temps, 2010-2011, j'ai pratiquement écouté toutes les "Mythologie de poche de la radio" produites par Thomas Baumgartner. En ces temps immémoriaux j'étais un auditeur innocent qui ne faisait qu'écouter. Pas une note, pas une recherche sur Internet, juste le plaisir de l'écoute. Mais depuis 2011, patatrac, je suis tombé dans le tonneau des Danaïdes et mon affaire est sans fin. Et de fil en aiguille voilà qu'hier matin je "tombe" (sans me faire mal) sur celle de Paul Gilson. Et bam, c'est parti pour un rodéo de questions et j'espère de réponses…


















Je n'arrive pas à ne pas tout entendre. C'est comme ça, j'écoute de façon aigüe et très vite je stoppe l'écoute, prends des notes et souligne les éléments que je devrai creuser. Et c'est le cas pour Gilson ce qui attire immédiatement mon attention, nommé par Frédéric Jacques Temple, le "Centre d’essai radiophonique de Montpellier". Bigre de bigre, un genre de filiale du Club d'essai de Jean Tardieu (1903-1995). À Montpellier, il a été dirigé principalement par Madeleine Attal (1) de 1948 à 1974 (dissolution de l'ORTF).

Gilson, Directeur des services artistiques de la Radiodiffusion française de 1946 jusqu'à sa mort en 1963, était aussi poète, ce qui est souvent le cas d'hommes de radio après guerre. "Il a amené les écrivains à Radio-Luxembourg avant-guerre avec l'émission Banc d'essai. Après-guerre, sous son impulsion, la radio publique, qui ne s'appelait pas encore Radio France, devient un laboratoire de création, où se mêlent poésie et littérature." (2).

Les enchaînements inattendus voire invraisemblables de l'histoire de la radio sont tellement significatifs d'une radio en pleine ébullition de créativité absente de tout formalisme normatif qui aujourd'hui la condamne. André Lejeune, le chauffeur de Gilson (à l'ORTF), ex-garçon de courses à Radio-Luxembourg, est tout simplement humain : "[Gilson] c'était un grand travailleur qui ne comptait pas ses heures…" et Lejeune qui voulait dîner à part au restaurant où il avait emmené Gilson s'entendait dire "Nous sommes dans la même voiture, nous serons donc à la même table" !!!!! (3)

Ce sont les invités de Baumgartner, Frédéric Jacques Temple (écrivain, poète, lui-même homme de radio qui a connu Paul Gilson), et Pierre-Marie Héron (maître de conférences en littérature française à l'Université de Montpellier III, qui évoquent "l'enchantement" de la radio. Aussi la radio privée qui sous l'impulsion de Gilson crée "Banc d'essai" sur Radio Luxembourg en 1938 (et qui prendra fin en 39 du fait du conflit mondial). La radio offre tous les possibles, les poètes, les écrivains mais aussi les bateleurs s'engouffrent dans une créativité débridée et sans limite. "Un lieu d'expérimentation, voix, formes, bruits, sons et silences" dit Héron. (4)

Et puis se souvenir que c'est Gilson qui a fait venir à la radio publique Schaeffer et Tardieu, comme le précise Temple. Quant au rapport de Gison avec Vladimir Porché le directeur de la RTF il est intéressant d'entendre que Gilson, Directeur artistique avait fini par s'opposer à Porché qui, en plein essor de la radio privée Europe n°1, voulait engager "Paris Inter" à devenir plus populaire (moins élitiste) et sans doute moins culturelle (5). Aujourd'hui il n'y a plus de Directeur artistique, juste des manageurs et manageuses qui se plient aux injonctions du Directeur du Numérique, Laurent Frisch.

(1) Création de plus de 300 textes radiophoniques inédits (dont la première pièce de Pierre Moustiers, devenu depuis l’auteur que l’on sait, Joseph Delteil, André de Richaud, Armand Lanoux… etc.) Des comédiens comme Sophie Desmarets, Jean Davy, Julien Berthau, Georges Chamarat et Denis Dines de la Comédie Française, Marcelle Geniat, viennent enregistrer à Montpellier avec des comédiens régionaux. (source Études Héraultaises),
(2) Sur la page de l'émission, 
(3) Aujourd'hui le staff de Radio France ne déjeune pas à la "cantine" de la Maison de la radio,

(4) Avec le témoignage de Georges Charensol qui nous apprend que ni Gilson ni Cendrars n'avaient eux-mêmes de postes de radio et ont du venir écouter l'adaptation radiophonique de "L'or" chez Charensol !!!!!
(5) En mai 1963, Gilson décède et ne verra pas aboutir la réforme de la RTF par Roland Dhordain en 1963 qui imprimera dès 1964 (et le nouveau statut de l'ORTF) une tendance plus populaire pour France Inter,

jeudi 29 octobre 2026

Matthieu Garrigou-Lagrange auto-témoin de ses archives sur France Culture…

C'est un métier. Lequel ? Celui, sans en avoir l'air, de raconter sa vie, au prétexte d'autres vies. Il faut dire que Matthieu Garrigou-Lagrange, producteur à France Culture, dans cette série sur l'interview, s'y emploie avec maestria. Pour y aborder, par de multiples exemples, cet art de l'interview, plusieurs angles étaient possibles. Garrigou-Lagrange a choisi, de façon superposée, de dérouler le propre fil de son histoire radiophonique. Cette mise en scène de soi-même est assez rare à la radio. Je crois même pouvoir dire que sur France Culture, depuis quarante ans, je n'ai jamais entendu ça. Voyons donc de plus près ce dispositif assez sidérant.

Eva Bester
















On comprendra à la fin de l'épisode ce qu'est un Tuc, qu'on aurait pu confondre avec le Travail d'Utilité Collective (1984-1990). Première chose il conviendrait de se méfier des évidences et citer une marque (prohibé sur France Culture) est douteux, mais surtout c'est oublier que ce mot "TUC" a fait florès à l'époque de la première Présidence de François Mitterrand (1981-1988). Et puis cela évoque bien mal ce qui va suivre. L'invité de Garrigou-Lagrange, Matilde Meslin, journaliste, commente avec talent les archives qui nous feront entendre Laure Adler (journaliste et ex-Directrice de France Culture), Eva Bester (productrice radio) (1), Pascale Clark (journaliste et productrice radio). L'exemple du micro-reportage sur les piscines de Garrigou-Lagrange, au-delà de l'anecdote, tombe un peu à plat mais surtout n'apporte rien à l'art de l'interview c'est le moins que l'on puisse dire.

Le point de vue du producteur de l'émission me surprend quand il nomme "Pot au Feu" de Jean Lebrun (1999-2003) "la quotidienne d'actualité du soir". Belle invention rhétorique. Ce besoin journalistique de tout vouloir toujours ramener à l'actu. Si Jean Lebrun savait mêler l'actualité à ses émissions culturelles, à aucun moment on n'avait l'impression d'être dans une "quotidienne d'actualité" qui, avec un titre pareil, aurait plombé l'ambiance, ce que ne manqueront pas de faire une vingtaine d'années plus tard quelques apprentis sorciers du "tout actu" sur France Culture.

En choisissant ce journaliste-animateur de radio, vedette de France Inter, Garrigou-Lagrange va pouvoir re-redire ce qui s'est déjà tellement dit sur Chancel. Par contre son invité, Christophe Deleu, universitaire spécialiste de la radio, ne manque pas de pertinence (et de savoir) pour qualifier les interviews de Chancel. Garrigou-Lagrange, lui, ne manque pas de s'auto-promouvoir pour sa propre interview de Chancel dont l'extrait beaucoup trop court ne nous permet pas de comprendre si Chancel connaissait ses atouts et ses faiblesses d'intervieweur.

Pour une émission d'archives ça la fout un peu mal que le producteur ne cite pas une de ses sources, en début d'émission. Il s'agit de Caroline Ostermann, productrice, qui anime sur France Inter dans la grille d'été de 2011 "Jusqu'au bout des voix", et son interview de Chancel. Plus embêtant quand il s'essaye à chiffrer le nombre de Radioscopie. D'abord l'émission n'a pas durer vingt-deux ans depuis 1968 (début le 5 octobre), mais de cette date jusqu'en 1983 (14 ans), puis de 1988 à 1990 (deux ans), soit au total 16 ans. Et pendant ces années il est impossible que Chancel ait animé 6872 Radioscopie. Ce chiffre souvent avancé est faux. Il tient particulièrement compte des rediffusions. L'Ina aurait su donner les chiffres exacts au producteur. Il vaudrait mieux parler de 3300-3500 Radioscopie originales diffusées pendant 16 ans, dix mois par an, cinq jours par semaine. Cette approximation de Garrigou-Lagrange est gênante pour quelqu'un qui se targue d'animer une émission d'archives (2).

















Si l'invité est pertinent, Pierre-Marie Héron, professeur de littérature française et spécialiste des écrivains à la radio, je suis surpris que Garrigou-Lagrange ne cite pas la publication de Gallimard concernant les entretiens d'Amrouche et de sa sœur Taos avec Giono (3). Mais aussi les entretiens de Marguerite Taos avec le même auteur (4). Pour ce qui concerne François Mauriac Garrigou-Lagrange trouvera le moyen de se remettre en avant en évoquant une "Grande traversée" qu'il avait produite sur France Culture.

Si, à juste titre, Garrigou-Lagrange reconnaît qu'à France Culture on peut disposer du "temps long", pas sûr que son invité Marc Voinchet (chroniqueur de la revue de Presse de France Inter et ex-Directeur de France Musique) en soit le meilleur témoin. Francesca Piolot, Francesca Isidori, Antoine Spire (qui vient de décéder), Pierre Assouline, Irène Omélianenko, Olivier Chaumelle, Marion Thiba, pour le moins, auraient pu permettre, à leur écoute, de faire varier les points de vue. Et peut-être aussi l'occasion de mettre en avant des voix de femmes productrices.

On se fiche un peu des 12 ans de Garrigou-Lagrange et de son souvenir d'Anne Sinclair avec Madonna. Cette façon lancinante d'introduire le "je" dont le producteur use et abuse dans cette série d'émissions, nous ferait plutôt penser à "Arte radio". Astrid de Villaines, journaliste à France Culture éclaire bien le phénomène "Anne Sinclair" et son point de vue est pertinent mais, une fois encore, Garrigou-Lagrange commet une faute en ne désannonçant pas l'extrait de "Tam tam, etc", sur France Inter, du 2 septembre 2002 par Pascale Clark (5).

Jean Lebrun













D'abord en évoquant Jean Lebrun et ses "sorties" du studio une fois de plus Garrigou-Lagrange n'est pas précis. Toutes les occasions étaient bonnes, dès Culture Matin (1986-1999), pour que Lebrun taille la route et court batifoler sur les chemins de traverse. Au cours de cette période-là il était en direct tous les mardis du "Cluny" (angle du Bd St Germain et du Bd St Michel, Paris), puis toujours le mardi au "Bouillon racine" (Rue Racine, Paris) puis à "El sur" (Boulevard St Germain, Paris). Ben oui M. le producteur, il n'y a pas qu'à votre période, étroite, que Jean Lebrun prenait le large.

Maintenant, attention Garrigou-Lagrange, en abordant les rives de Kriss il va falloir être compétent et rigoureux. L'auteur de ces lignes connaît un peu le sujet. Dans "Portraits sensibles" (2000-2004) Kriss n'a pas interviewé que des anonymes, je pense, entre autres, à Julien Delli-Fiori (programmateur à Fip) et à Claude Villers (Producteur à France Inter). L'exemple choisi : un ancien champion du monde de catch, René Benchemoul, peut-on le considérer comme un anonyme ou encore Agnès B. ou Nina Bouraoui ? Claudine Juin, libraire à Belleville, oui, tout comme Ronan Rossignol, collectionneur de poupées Barbie. On appréciera l'honnêteté morale de Kriss qui précise qu'elle ne déniche pas les "portraits" mais c'est son assistante, Chantal Le Montagner, qui fait le job.

Kriss (Corrine Gorse)










Pour ces six épisodes Garrigou-Lagrange a choisi le terrain facile de l'évocation des "vedettes" de la radio et de la télévision. Si le producteur avait bien voulu sortir des sentiers d'évidence, battus et rebattus, il lui aurait fallu beaucoup plus travailler et creuser profond. Il aurait pu alors se passer d'être l'auto-témoin de ses propres archives et de sa propre histoire à la radio.

Ajout du 29 octobre, 14h30
Garrigou-Lagrange ne connait sûrement pas Claire Chancel (son patronyme d'État-civil, quand Jacques Cramps avait choisi son pseudo de Jacques Chancel). "Pourtant quelques mois après la création des "Nuits" sur France Culture, Claire Chancel crée en 1987 "Radio archives" (jusqu'à la rentrée 1999). Une heure au cours de laquelle la productrice s'efface (par son ton et ses interventions a minima) pour redonner à entendre différentes archives "disparates" sur un thème donné. En les recontextualisant et les éditorialisant."

(1) On reconnaît toute la fraîcheur et les sourires de Bester pour ses premiers pas à la radio,
(2) Vous trouverez ici ma critique de la Radioscopie avec Delphine Seyrig .
(3) Mars 1990, sous la direction d'Henri Godard,

(4) Le coffret «Propos et récits : 25 entretiens improvisés» rassemble les enregistrements radiophoniques d'entretiens entre Jean Giono et Marguerite Taos Amrouche. Publié en 1994 par les Éditions Phonurgia Nova en coproduction avec l'INA, cet ouvrage de cinq CD est complété par un livre d'environ 120 pages présentant un appareil critique de Pierre Citron.

(5) Faudrait que productrices et producteurs imaginent qu'on n'est pas obligé d'aller voir la page web dédiée et, que sur cette page, si les archives sonores sont nommées elles ne sont pas associées à leur passage antenne,

mercredi 28 octobre 2026

L'as-tu lu, mon gros loup… de blog ?

Hum ! J'ai pas demandé l'autorisation à Denis Cheissoux pour détourner allègrement le titre de son émission de France Inter "L'as-tu lu, mon p'tit loup ?" (1987-2022). Sorry Denis ! Mais, chère lectrice, cher lecteur pour vous attraper par l'œil et quelquefois par l'oreille, il faut bien que je rivalise d'ingéniosité et, le titre (digne souvent des meilleurs titres du Canard, si, si !), peut y faire beaucoup. Au moins ai-je envie d'y croire. Car sinon, si je connais la fréquentation quotidienne de mes billets (validée par Google) j'ai très peu de retours oraux sur ma petite entreprise, modeste et géniale, comme aurait dit Mermet ! Et ceux qui existent sont précieux et utiles à améliorer l'ordinaire, comprendre "améliorer le contenu" et donner envie à chacun de devenir un lecteur régulier. Oh yeah !




















Parmi les lectrices et lecteurs réguliers, il en existe un, Patrick D. (avec qui nous avons de très longues conversations, normal c'est un ancien programmateur à Fip, il a fait toute sa carrière à la radio publique) qui lui, aime que mes billets soient longs. Et moi la longueur je m'en méfie (stophélès) car j'ai peur que vous ne fuyiez la lecture avant la fin et que ça ne vous incite pas à revenir. Si mon billet a une suite sur trois jours, le troisième jour est très plat en chiffres d'audience. Ah ben oui faut que je vous dise que l'audience de ce blog c'est mon seul retour tangible de fréquentation et j'espère de lecture (1).

Donc hier avec Patrick on dégoise pendant pile une heure (et ce fut une courte séance). On parle de l'artificialisation de la radio et de ses effets tragiques sur l'histoire du média. On n'est pas dépités mais presque. J'ai besoin d'échanger avec les professionnels comme avec les auditrices et les auditeurs pour voir si je dois définitivement me ranger dans la catégorie "dernier des Mohicans" (breton) ou s'il reste encore quelques amatrices et amateurs de la "belle ouvrage". Il en reste mais un peu disséminés sur le territoire quand même. Faudrait qu'on fasse une concentration (comme les motards) et qu'on se retrouve au milieu de nulle part pour écouter des pépites et échanger nos cassettes (warff !!!). Utopie absolue.

Je veux croire que ce blog ressemble un peu au feuilleton littéraire qui a fait florès de la fin du XIXè siècle jusqu'aux alentours de la fin du conflit mondial 39-45. La radio c'est une longue histoire, je l'accompagne un peu et j'essaye, modestement, de faire perdurer son excellence, particulièrement au travers des archives. Une histoire en entraîne une autre et c'est ce qui fait le continuum de ce blog. Et c'est sans doute un peu aussi parce que je suis conteur que j'aime que l'histoire à raconter se complète, s'emballe, se calme pour repartir de plus belle en essayant de tenir en haleine "mes auditrices et mes auditeurs".

Là par exemple, Patrick se dit "il va pas s'arrêter là quand même ?". Ben, cher Patrick, je ne vais pas non plus enfiler les perles ! Tout est dit ou presque. Ou peut-être n'ai-je pas assez bien dit que, comme un archéologue, je creuse. Ou comme un chercheur… je cherche. Relisez donc mon premier billet et vous constaterez qu'en creux je veux dire "jusqu'où va me mener cette petite fantaisie ? on verra bien" ! On y est ! Vous lisez le 2807ème billet de ce blog et j'ai bien envie d'aller jusqu'à 3000. Merci à celles et ceux qui me lisent et merci à Patrick de jouer le jeu d'une conversation infinie… 

Oui je sais ci-dessous c'est pas un loup, mais je préfère les ours !

















(1) À l'heure où je vous écris, (27 octobre, 14h30), le billet sur France Musique du 13 octobre totalise 681 vues, mais celui d'hier sur la "radio cousue main" en est à peine à 41 à la même heure. Sinon le cumul depuis juillet 2011 c'est 2 657 815 vues… quand même ! Mes billets sont lus sur "la longue traîne"…

mardi 27 octobre 2026

Radio publique : de l'artisanat de luxe "fait main" à l'audio industriel…

C'est venu doucement, insidieusement, sans en avoir l'air ni la chanson. C'étaient les dernières années du siècle précédent. Ni vu, ni connu. Ni entendu. La radio allait passer de l'ère analogique à l'ère numérique sans (jamais) crier gare. Un rebelle, au 116, avenue du président Kennedy, Paris XVIè, siège de la maison de la radio, Yann Paranthoën, ingénieur du son, allait pourtant agiter le chiffon rouge. La mue est lancée, les prémices de l'industrialisation/normalisation se mettent en place. Peu de professionnels de la radio, productrices/producteurs, réalisatrices/réalisateurs, animatrices/animateurs entendront l'alerte de Paranthoën sur la compression du son. L'occasion est trop belle de faire se coïncider compression du son et compression de personnel. La petite musique de la masse salariale se jouera à trois mains - Cour des Comptes, Ministère de l'Économie, Ministère de la Culture - avec tant de fausses notes et sans aucune attention particulière pour la fabrique de la radio - faite main - quand les machines allaient pouvoir tout suppléer, puis remplacer. 

La Ford T
















Une mécanique imparable
Pour produire la "Ford T" Henry Ford a inventé la chaîne. À la radio les chaînes existent mais les productions sont uniques, originales et rarement reproductibles. La radio c'est un engagement du corps, l'épaule qui porte le Nagra, le bras qui porte la perche, les mains qui touchent et "sculptent" la bande magnétique, posent un disque sur une platine, ajustent les potentiomètres, les micros,… Aussi le corps qui se mû devant les consoles, les magnétos. Derrière la vitre, les yeux autant que les oreilles accompagnent celle ou celui au micro dans le studio. Et puis, quelquefois, pendant l'émission (le temps du passage d'un disque), le réalisateur - chef d'orchestre - joue de ses deux bras et de tout son corps pour donner à chacun, les indications ultimes pour la suite de l'émission. Avec le numérique qui mobilise l’œil plus que l’oreille et la main, il y a un réel effet de désincarnation dans l’interface (souris, écran, fenêtres), 

La voix l'élément fondateur de la radio est aussi un instrument qui se met en scène. Cette forme de vibration humaine est en train de disparaitre. L'extension du domaine de la technique avance au pas cadencé. La déshumanisation s'infiltre, le numérique devenant l'alpha et l'omega de la production radiophonique quand, en parallèle, la diminution permanente et drastique des moyens de production est phénoménale.
















Et puis que penser (confirmer) quand le Directeur du Numérique (à Radio France), Laurent Frisch, devient - en même temps - Directeur éditorial ? La bascule est actée. Qui m'aime me suive ! Il sollicite celles et ceux qui vont l'accompagner dans la mue définitive d'une radio "fait main", à une radio désincarnée du geste. Jean Chouquet, personnalité de la radio publique, réalisateur et producteur disait "La radio se pense, s'écrit et se dit". Aujourd'hui la radio doit se penser multi-support avec sa part de vidéo pour les inévitables oiseaux sociaux. Le flux audio ne suffit plus, on court après le mouton à cinq pattes et surtout "on" accepte que sa création soit "découpée en morceaux" (1). Le flux "en direct" n'est plus le maître-étalon de la diffusion, ni le  rendez-vous initial avec l'auditrice et l'auditeur. Le streaming (appelé aussi podcast) est devenu le support le plus promu, le plus pourvoyeur de clics et, la temporalité de son contenu, n'est plus un sujet. Tout est dans tout et tout se vaut, le jour, la nuit, le matin, le soir. 

Dans Télérama (21 octobre) Alain Damasio dans un long entretien, explique à propos de l'IA, l'avenir de l'industrialisation du livre : "Nous allons vivre ce qu’ont connu les manufactures : l’industrialisation de notre art. " Et ajoute : "La production sera fortement hybridée, sans doute majoritairement machinique." Pronostic duplicable à la fabrique de la radio pour laquelle l'IA, la machine, ne devraient plus tarder à entrer en scène industrielle. La tendance lourde du moment, muter la radio en audio, soit définitivement tuer la première. Ils nous prennent pour des     audio. Alea jacta est.

















(1) En 8 épisodes en streaming pour LSD, diffusés en flux en 4 épisodes, en 4 épisodes pour la dernière production de l'Expérience diffusée en 1 heure de flux le 24 octobre, ce ne sont que deux exemples…