Si… Si j'avais été producteur pendant l'âge d'or de France Culture (1975-1997), j'aurais aimé tenter "Le bon plaisir", le long programme inventé par François Maspero et Jean-Marie Borzeix (directeur de la chaîne) et, j'aurais eu envie de convoquer les quatre de Liverpool et de faire avec eux le voyage dans leur discographie. Sans les lasser. Sans les désespérer. Avec plutôt… mais avec quoi ? Mon anglais (défaillant), ma culture musicale (celle d'un fan), mon admiration (sans borne)… mais ça ne suffit pas ! Alors pour essayer d'être à la hauteur j'aurais tout inventé. Un boulot de dingue, mais j'aurais pris le temps qu'il faut. J'aurais choisi d'être prêt pour le 26 septembre 2019 (date de sortie en Angleterre), soit les cinquante ans d'Abbey road.
Même si j'étais bien à Londres en août 70 (si jeune et innocent, la preuve j'avais raté le festival de l'île de Wight), j'aurais quand même situé l'affaire un an plus tôt. Le 8 août 69 au matin, au 3 Abbey road (face aux studios du même nom) je suis calé contre la coccinelle jaune. J'ai tout mon temps. Je n'attends rien. Mais j'ai une intuition, les Beatles pourraient surgir… par hasard. Une confidence la veille dans une boîte de night. Improbable. Fumeuse, voire délirante. Y'a pas un pékin dans la rue. Uniquement quelques passants qui passent.
11h, ça s'agite un peu. Un photographe, des assistants, du matos léger. Ça se positionne. Quelques figurants, quatre par quatre traversent sur le passage piéton, l'un derrière l'autre. ¿ Que pasa ? Un tournage ou un shooting pour la prévention routière ? Je ne moufte pas, quand un assistant vient me demander de sortir du champ. Je remonte un peu plus haut la rue, bien décidé à comprendre ce qui se passe. 11h20, quatre personnages descendent d'un combi VW noir. Je bégaye intérieurement. Je toussote compulsivement. Je n'ai plus d'yeux que pour John (costume blanc), Ringo (en noir), Paul, pieds nus (costume gris anthracite), George (en hippie jean).
Et puis les voilà qui traversent tranquilles, l'un derrière l'autre. En deux, trois prises (photographe Ian Macmillan) l'affaire est faite. J'eus été grossier d'aller chercher des autographes. Les quatre entrent dans le studio. Finita la comedia ! Je retourne me caler derrière la volkswagen jaune. Je me refais le film un bon moment. Qui croira que j'ai été "a place to be". Personne. Je souris et finis par retourner au camping (en plein Londres) rejoindre mon pote Bruno. Je serai muet comme une carpe.
[Re]"traverser le passage piétons d’Abbey road. Derrière Georges, Paul, Ringo et John. Trois jours avant de s’enfermer au lycée, impossible d’échapper à la sortie du nouveau 33 tours des Beatles. Rentrée repoussée (refoulée) le plus loin possible. Tailler la route. Abbey road. Continuer tout droit. Suivre sa bonne étoile. Accrochée à nos ciels d’été.
Come together ouvre l’album. Leit motiv magnifique. Rejoins-moi. Un souffle. Un élan. Un idéal. Ce 12 septembre 69, ma tante achète le 30cm. On reste collé autour du pick-up. Plus rien d’autre n’a d’intérêt. Abbey road traverse samedi et dimanche. L’oreille en coin sur la musique. Pas sur la radio ce week-end-là.
La rumeur de la séparation des Beatles nous échappe. Elle enfle. Je fais le sourd. Come together. Avec eux, for ever. Abbey road, comme un fétiche, toujours racheté en premier quand, au fil des événements, il me faudra plusieurs fois reconstituer ma discothèque.
Little darling, the smiles returning to the faces
Little darling, it seems like years since it's been here
Here comes the sun, here comes the sun
And I say it's all right (1)
15 septembre 1969
Fleur entre les dents, cheveux longs aux vents, on sourit en passant la grille du lycée. Little darling. La prof de français (impatiente) nous demande d’apporter un livre de poésie. Ne pas céder à la facilité. Ne pas entrer dans le moule. Choisir Serge Gainsbourg. Collection Poètes d’Aujourd’hui chez Seghers. Neuf francs avec les dix d’argent de poche mensuels. On s’fait des langu’s en Ford Mustang. Les mots. Aucun bateau sur mon transat, aucun Boeing sur mon transit. Le jeu infini des mots. À défaut de savoir bien en jouer, je persiste à les dessiner. Je les enroule. Les détourne. Les mets à ma petite musique de rimes. Façon Prévert, j’écris. Tu t’en souviens du Café de la Mayenne…
Dilemme tous les soirs, Pop-Club (France Inter) ou Campus (Europe n°1). Campus à 20h15. Si on ne s’endort pas, on prolonge avec le Pop. Sans jamais arriver à la fin. Lendemain devant le lycée, on mesure ce qu’on a loupé. Ou ce que les copains ont loupé. Les nouveautés musicales s’accumulent. De France, d’Angleterre ou des États-Unis. Wight is Wight de Delpech plus pop que le Noir c’est noir de Johnny. Festival de l’île de Wight évoqué dans la chanson de Delpech. Impossible rêve comme celui de Brel dans L’homme de la Mancha.
On rêve. Je rêve. Les études glissent sur moi comme la pluie sur les plumes d’un canard. Un vrai supplice de bachoter quand flotte autant d’injonctions à refaire le monde. Lancelot s’y essaye tous les soirs avec ses invités dans "Campus". Refaire le monde ? On en parle. Finissant tous nos après-midi à la cafétéria du centre commercial. Café gratuit ! Lieu moche et triste. Orange des années 70. On y passe des heures. Insouciants et idéalistes. Rêveurs obstinés.
J’écoute encore un peu la radio. Le soir ou la nuit pour ne pas me sentir trop seul. Ma vie familiale a changé. J’habite chez Bruno G., mon pote du collège [Et de virée à Londres]. Il a suggéré à ses parents de m’héberger. Au risque d’être obligé de changer de ville et de vie. Perdre mes copains et copines d’enfance. Mon réseau d’éduc’ pop à la MJC. Quelques racines déjà trop malmenées. Suis très bien chez eux. Manque l’affection d’une vraie famille. Même si celle d’adoption est formidable. Une vraie famille je n’en ai jamais eue. Pas malheureux. Mélancolique". (2)
De tout ça aurai-je su faire une émission de trois heures ? Pas sûr. J'en ai rêvé et déjà ça me comble de joie. Oh yeah… Autant dire que pour écrire ce billet j'ai réécouté "Abbey road" en long, en large et en travers et revu tant et tant de souvenirs d'écoute sur toute une vie.
| Le "Rootop concert" du 30 janvier 1969, ultime performance publique des Beatles. ©Getty - Photo by Evening Standard/Hulton Archive |
1969 : le chant du cygne des Beatles…
(1) Petite chérie, les sourires refont leur apparition sur les visages/Petite chérie, cela semble faire des années qu'ils avaient disparu/Voici le soleil, voici le soleil/Et je dis que tout est bien…
(2) De "12 septembre 1969" à "mélancolique", extrait de "60 ans au poste. Journal de bord d'un auditeur", Fañch Langoët, L'Harmattan, Février 2023.