Qui aurait pu imaginer ça ? L'auditrice, l'auditeur ? À moins d'avoir passé, sur France Culture, la Nuit du 1er au 2 février 2025, où Albane Penaranda mettait en lumière des archives qui, grâce aux détenus de la prison de Saint-Maur, n'auront jamais été numérisées…mécaniquement, mais avec le soin et l'attention dignes de professionnels. En octobre 2025, dans "L'expérience" Albane, productrice, a souhaité faire parler plusieurs de ces détenus pour évoquer, souvent sur de nombreuses années ce travail de numérisation.
Ce n'est pas très facile de rendre compte de cette action de trente-quatre ans pilotée dès l'origine par Nicolas Frize (compositeur de musique) qui a, avec et grâce aux autorités pénitentiaires, inventé le "Studio du temps". Quel nom ! À la fois, entre autres, pour "fixer", les archives de l'Ina, mais aussi pour fixer les détenus dans une tâche valorisante accompagnée d'une validation de formation au son. Tous les témoignages que vous entendrez évoquent autant la dignité que la reconnaissance. C'est exceptionnel et très émouvant. Notre attachement à l'histoire de la radio a, grâce à eux, ajouté de l'humanité à ces 0 et ces 1, si impersonnels s'ils ne contenaient pas des centaines de milliers de voix… magnétiques.
Ce "Studio du temps" a pour moi tout de suite évoqué le "Studio d'essai" du poète Jean Tardieu. Même s'il n'y a pas de création à proprement parler. La dynamique d'équipe, de fonctions tournantes a permis de dépasser ce que Frize défend "Pour que le travail ne soit pas aliénant, il faut que l'esprit soit sans cesse en éveil". Si l'on ajoute à ça que les détenus étaient rémunérés au Smic, on peut imaginer leur fierté de participer à un projet où même "la petite main" est reconnue comme un acteur essentiel.
"On se sentait dans un esprit de liberté, de parole, on se sentait encore dans la société." Entendre des détenus parler de liberté en prison nous impose de reconnaître que leur travail était enrichissant. Car sans doute la chose la plus importante de cette numérisation consistait d'abord à écouter l'intégralité des contenus des bandes magnétiques et de repérer ce qu'il conviendrait d'effacer pendant la numérisation. Et puis intéressant aussi d'entendre "On a plus l'impression d'être en prison. On est dans un monde parallèle. On sort du contexte. C'était pas à la chaîne, on avait pas de pression de rentabilité… Avec le sentiment d'avoir servi à quelque chose et ça, ça vaut plus que de l'or !“.
"L'oreille éveillée, l'oreille en suspens". Jean-Marie Borzeix (1) qui a inventé les Nuits aurait été heureux d'imaginer que "l'Himalaya d'archives“ (ce sont ses mots) qui s'accumulait chaque jour seraient valorisées par des détenus dont les conditions de détention et d'avenir ont forcément changé leur vie carcérale.
Merci à Albane Penaranda d'avoir recueilli ces témoignages et, de fait, d'avoir donné une autre dimension aux archives radiophoniques.
(1) Directeur de France Culture, 1984-1997,
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