Il y aura pile trente ans en août, France Culture proposait une longue série du "Pays d'ici" pendant cinq semaines. Dans les faits une très longue traversée sur le littoral atlantique (1) avec comme c'était la coutume à l'époque, cinq "producteurs tournants (2). Chacun occupant deux jours une ville, puis une autre ville les deux jours suivants. C'est à cause de la rediffusion récente dans les Nuits de deux documentaires de la série d'été (Le Guilvinec et Soulac-sur-mer) que j'ai eu envie d'écouter cette longue pérégrination littorale. Mais comment faire ? J'ai des ami-es et, particulièrement un d'entre eux, aussi fada que moi sur les archives radio. Je l'appelle. Il possède le trésor. Je file chez lui récupère les 20 cassettes et le magnéto qui va avec. À moi l'aventure maritime en prenant soin de ne pas quitter des yeux cette mer qui me fait face nuit et jour dans ce port du sud-Finistère où je réside (3).
En parler c'est pour moi l'occasion d'évoquer le sens du "temps long" en radio et le plaisir qu'on pouvait prendre, jour après jour, d'écouter plus qu'un feuilleton, un périple, une épopée, une aventure. L'Atlantique, en Bretagne et au Pays Basque appelée la mer, a de multiples facettes de l'Iroise (Le Conquet) au bout du Golfe de Gascogne (Bayonne). Ces multiples facettes géographiques sont révélées grâce aux multiples sensibilités des producteurs tournants. Et; dans pareil cas, on se serait privé de cette richesse de diversité et de singularité si l'affaire avait été confiée à une seule personne. Ce principe, j'oserai dire cette éthique de la transmission, a fini par être abandonné par directeurs et directrices qui n'avaient aucun sens de la radio et, encore moins de l'histoire de France Culture. Borzeix (4) avec le "Pays d'ici" a sublimé les producteurs tournants, la diversité, la singularité et l'ouverture (d'esprit).
Et si l'on connaît bien cette productrice et ces producteurs, on retrouve leur marotte, leur sens du détail et quelquefois leurs angles bien spécifiques. À gros traits je dirai que Sellier est humaniste et cherche l'histoire humaine derrière ses portraits… sensibles. Laporte plus dilettante reste en surface. Daive, philosophe et littéraire. Vettes (en son pays), baroudeuse, va au contact et fait son miel de ce pays aimé. Aumont, sérieux, économiste et passionné de développement s'incruste subtilement chez les Basques.
Quant à l'Atlantique, s'il s'agit bien de l'océan et, si de la Vendée jusqu'au Landes, c'est comme ça qu'on parle de lui (l'océan) ce n'est pas le cas en Bretagne ou au pays basque où l'on parle de la mer. Scarlett le Corre (Le Guilvinec) précisera que "La mer c'est féminin", pour Jean-Pierre Abraham "L'Atlantique c'est plus loin" et pour un pêcheur basque "L'Atlantique c'est plus littéraire". Qu'on se le dise !
Toutefois constatons et regrettons la grande absence des femmes au cours de cet été Atlantique. Sellier, Vettes et Daive auront fait (un peu) parler les femmes. C'est malheureusement pas le cas de Laporte et Aumont. Comment est-ce possible ? Rien qu'en Bretagne, les femmes actives d'Ouessant, en première ligne pendant les grèves dans les conserveries du Pays bigouden et à Douarnenez. Il ne manquait pas d'occasion pour aller chercher les femmes et les faire témoigner et, surtout pas comme "femme de" marin de commerce, d'ostréiculteur ou de marin de la grande pêche. Ben oui c'est une évidence il y a trente ans l'invisibilisation des femmes était patente et France Culture qui faisait appel à de nombreuses productrices ne défiait pas l'air du temps encore plombé par les hommes.
J'ai écouté, en trois jours, ces vingt heures de documentaire, en vrai auditeur, sans prendre de notes. J'ai appris beaucoup de choses et je me demande comment en août 96 j'ai pu passer à côté de cette très longue traversée atlantique. Je me suis rattrapé et j'aimerai tellement que la Direction de France Culture donne l'occasion à ses productrices-producteurs de refaire le même parcours avec les mêmes escales, trente ans après. De quoi constater les évolutions de notre société au plus près de ses actrices et acteurs, ceux d'hier et comme celles et ceux d'aujourd'hui.
(1) Du 30 juillet au 30 août 1996. Le Conquet, Le Guilvinec, Saint-Nazaire, L’aiguillon-sur-mer, Rochefort-sur-mer, Soulac-sur-mer, La Teste, Soorts-Hossegor, Bayonne, (chaque producteur intervenant sur deux sites par semaine)
(2) Ludovic Sellier, Arnaud Laporte, Jean Daive, Marie-Paul Vettes, Yves Aumont,
(3) Vous ne pourrez pas entendre ce que j'évoque à oins que vous-même ou quelques bons ami-es possèdent ces enregistrements.
(4) Jean-Marie Borzeix, directeur de la chaîne (1984-1997) a inventé "Le pays d'ici",
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