lundi 12 octobre 2026

Claude Giovannetti : hommage par Francesca Isidori…

C'était vendredi soir dernier à la Scam (Société Civile des Auteurs Multimédia) à Paris un hommage à la réalisatrice radio Claude Giovannetti, décédée au mois de mars. Francesca Isidori, documentariste et productrice à France Culture, a écrit et dit son amitié pour Claude…

Claude Giovannetti















"Plus qu’un  témoignage c’est un «bout à bout» qui n’a été précédé d’aucun enregistrement et, ne sera suivi d’aucun mixage. Le premier que je fais toute seule. Des souvenirs épars des photogrammes, des  phonogrammes. Des sons, des mots:  entendus - reçus - écrits - envoyés.  Ou pas. Des fragments de rêves. Des moments de vie, avec Claude. Notre amitié est née à la radio, a grandi à la radio, s’est perdue à la radio et est renée par le biais de la radio, trois ans avant sa disparition.


Je suis perdue dans ce temps qui a été le nôtre, une durée si longue avec lacunes et absence, silences, disparitions,… Retrouvailles à distance et perte. Malgré l’évidence des coupures, un sentiment obstiné de continuité m’habite. Pourquoi alors, pour attester cette continuité, il ne me reste que quelques flashs et échos chaotiques ? Mais très précis le bruit d’un avion dans le ciel de Montfort l’Amaury, griffant, se superposant à la voix de J. L. S. C’était une amitié au travail, la nôtre, c’est ce qui m’importe de vous dire : une forme particulière d’amitié, différente des amitiés d’enfance ou de jeunesse, différente de l’amitié sentimentale.


Maison de la Radio : le studio d'enregistrement, le studio de mixage, et entre les deux la cellule de montage. L'intimité de l’écoute naissait dans le huis clos de la cellule, où la vie  par ailleurs  entrait à flots : au gré des bandes enregistrées qui défilaient sur le magnéto, au gré de ce qui  nous arrivait, de la joie de nous retrouver le matin, des rires et des confidences.


En 2024 elle écrivait : «Notre attachement commun au son qui a irrigué et irrigue encore notre vie.» On aimait les sons, on aimait les voix, passionnément on aimait les écouter. Écouter à deux dans ces cas-là ne double pas le plaisir, Le rend ….  au centuple. Accents - souffle - grain de voix. Voix et, ce que la voix dit au-delà des mots, ce qu’on y entend et qui n’est pas dit. Ce que la voix dit à l’insu de celle - ou celui - qui parle. La tension et l’attention de l’écoute était une expérience partagée. Nous sommes devenues amies dans ce partage.


« J’ai grandi avec toi à la radio »


Nous étions concentrées au même moment sur la voix enregistrée, les yeux baissés, seule l’ouïe était mobilisée, parfois on levait la tête au même moment, on échangeait un regard, on esquissait un sourire. Pour éviter tout malentendu je tiens à préciser que cet attachement 

au son, à la voix, que j’évoque, relève davantage d’un plaisir sensuel, intellectuel, d’une attitude ou aptitude humaine, que d’une quelconque mystique acoustique. Ensemble nous n’avons jamais travaillé autrement qu’avec des bandes magnétiques. 


J’avais dit à Claude - sur le ton « allegro ma non troppo », que avec le numérique la radio faisait le chemin inverse de celui de la révolution freudienne qui avait marqué le passage du regard (l’hypnose) à l’écoute (la cure par la parole). Avec le montage numérique la vue, et d’un seul, prime sur l’écoute. On n’entend pas de la même façon quand on a les yeux fixés sur l’écran. L’écoute partagée est affaiblie, et souvent n’a plus raison d’être.


Claude et Yann Paranthoën

















Photo N/B que je vois pour la première fois en janvier 2024 : Yann [Paranthoën] au 1er plan   olympien, 3/4 profil, image nette, son couple de micros Shoeps à la main, Nagra à l’épaule.Très loin, en arrière plan, Claude, les traits estompés, presque effacés, deux taches sombres, les yeux. Malgré le flou je reconnais cette expression que j’ai vue tant de fois sur son visage, une question muette qui reste sans réponse, dans ses yeux agrandis d’inquiétude, un pli entre les sourcils que l’objectif ne distingue pas.


J’étais fascinée par la maitrise des gestes du montage, par la précision avec laquelle elle coupait la bande après l’avoir effleurée  n faisant des infimes aller/retours sur le magnéto, 

palpation sonore d’où sortait une voyelle étirée jusqu’à se muer en une plainte animale 

ou un son rauque - distendu -  cri de créature préhistorique.Trouver  le point où il fallait inciser.

Couper le son avec des ciseaux. Est-ce que c’était tailler/sculpter le son ? Je ne sais pas, je crois pas : je dirais que c’étaient plutôt les sons, les voix, les sons/sens qui nous façonnaient, 

qui nous travaillaient en même temps que nous les travaillions.


La nuit qui a suivi la découverte de la photo en N/B j’ai rêvé que j’étais dans une rue étroite,

je levais les yeux et je voyais Claude accoudée à une fenêtre tout en haut, elle me faisait signe qu’elle allait me rejoindre / joie immense de ce dialogue en langue des signes / sans voix. Ellipse : j’entre dans un café et je la vois / déjà là, téléportée du dernier étage à cette salle de bistrot déserte, m’attendant, assise tout au fond - mais image nette cette-fois : posé sur la table devant elle le Nagra. Prête. L’enregistrement peut commencer."


© Francesca Isidori, octobre 2026

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