jeudi 1 octobre 2026

La radio : champ des (im)possibles…

Sans le vouloir, je mets en avant dans deux billets consécutifs "La matinée des autres", un programme d'ethnologie sur France Culture, rayé de la carte en 2002. C'est l'occasion d'évoquer les producteurs tournants (1), soit la forme très singulière de France Culture de faire varier et de faire circuler les points de vue, de surprendre l'auditeur loin de la routine et des tics (plus ou moins supportables) des productrices et producteurs assignés à une même émission toute l'année et quelques fois sur des années consécutives. Cette originalité d'approche rendait la chaîne surprenante tous les jours quand on découvrait dans une émission régulière, dès les premiers instants au micro, celle ou celui qui ce jour-là allait nous faire sortir des sentiers battus.











… "D'un mélange d'eau et de farine qui sait peut surgir de la poésie, de la poésie macaronique, mais tel n'est pas le but premier de cet assemblage fort simple. et puis quelle farine, quelle eau, quelle forme, quel format, quelle couleur, quel accompagnement, quel assaisonnement, quelle durée de cuisson… Les pâtes !…". Voilà comment, Philippe Garbit (ex-producteur des "Nuits de France Culture") introduisait le documentaire de Pascale Lismonde (réalisation Claude Giovannetti) pour "La matinée des autres" du 24 mai 1988, "Pour faire de bonnes pâtes il faut de l’air, du feu et de l’eau". Et l'on imagine bien que Jean Daive, Marion Thiba, Françoise Séloron, Christian Rosset ou Olivier Chaumelle n'auraient jamais abordé ce sujet gourmand de la même façon.

Ce "grand écart" entre les sujets qu'on choisit de traiter et que chacun pouvait développer, permettait aussi de ne pas enfermer productrices ou producteurs dans des affinités (électives aurait dit Francesca Isidori) qui peuvent finir par mettre en avant la production plus que le sujet. Aujourd'hui Frédéric Martel, Marie Richeux et quelques autres ne donnent plus trop envie de tendre l'oreille. Leurs marottes, tics de langage et autres partis pris peuvent finir par lasser (c'est un euphémisme). C'est pire encore sur France Inter où Devillers, Serrell, Noël, Baddou finissent par devenir, à l'excès, la caricature d'eux-mêmes.

Une voix et un pilier radiophonique, Jacques Chancel installera dans la durée le rendez-vous de 17h sur France Inter, Radioscopie (1968-1990). Très vite il a été devant ses invités, plus exposé que le prêtre qui confesse, Chancel aimait être dans la lumière (2). Il est très vite devenu "Le Pape des intervieweurs". Sur les "pâtes" de Pascale Lismonde on oublie assez vite la productrice, qui s'emploie surtout à mettre en avant ses intervenants. Ces postures de se mettre en avant ou légèrement en retrait c'est toute l'histoire de la radio et de ses "vedettes". Mais quand une "vedette" Marc Voinchet, ex-Directeur de France Musique, torpille la Revue de Presse d'Inter, on passe du possible à l'impossible à écouter.

Et ces impossibles se multiplient sur les chaînes du service public radiophonique. Impossible d'accepter la perte des fréquences de France Musique, impossible d'écouter la polarisation de l'info instituée par Céline Pigalle, Directrice d'Inter, et l'infotainment des Vendredi Samedi Dimanche (VSD), impossible de supporter les rediffusions de rediffusions, impossible de gober l'humour standardisé et calibré qui serait un remède à l'actualité anxyogène… Le champ des possibles ce fut longtemps de proposer une radio inventive, créative qui savait faire des pas de côté, se jouer des tendances du jour et de la promo permanente des invités qui défilent à la chaîne, heure après heure, trois-cent-soixante-cinq jours/an.

Le champ des possibles c'était la radio buissonnière quand, aujourd'hui, elle ne sort pas des clous. Le champ des possibles c'était tous les possibles des Nuits magnétiques, des Passagers de la nuit, du Studio de Nuit (et du Studio d'Essai), du Pop-Club, de L'oreille en coin, des Papous dans la tête, (liste non exhaustive)… 

Le champ des possibles serait de tout remettre à plat. De changer la Direction de Radio France, les Directrices et Directeurs de chaîne, de refaire des programmes avec des podcasts émissions, de redistribuer les cases. De repenser de fond en comble la radio, comme a du le faire (un peu ? beaucoup ?) Jacqueline Baudrier, première Pédégère de Radio France, le 6 janvier 1975 à la création de Radio France. Un genre de big-bang de régénération, indispensable pour renaître. Et j'aimerai ajouter "Alea jacta est".

(1) Le pays d'ici, Les chemins de la connaissance, La matinée des autres, Le bon plaisir, Les nuits magnétiques, Le vif du sujet, les ACR et tant d'autres émissions. C'est sous les Directions d'Yves Jaigu (1975-1984) et de Jean-Marie Borzeix (1984-1997) que les producteurs tournants ont pu le plus et le mieux s'exprimer. C'est Sandrine Treiner qui portera le coup fatal à cette forme de production radiophonique,

(2) J'ai chroniqué cent-seize Radioscopie à partir du coffret de l'Ina, jour après jour, de novembre 2015 à mai 2016,