lundi 3 février 2020

Nuit sans ondes… Ondes sans nuit !

Après 20h, ça fait lurette que la radio a vendu son âme à la TV, ne cessant d'inciter ses auditeurs à se pâmer devant la, les "lucarnes" (oh, le joli mot désuet). Jour après jour, sans relâche, tout est prétexte à la promotion du visuel. Alors que "Le live" (1) débarque aujourd'hui, je me demande si une radio peut  tenter le même type d'expérience (20h-minuit), avec les mêmes principes d'interactivité, pour scotcher au poste quelques adolescents épris de sons ou quelques jeunes adultes fadas de la chose sonore ? Sans image, sans les principes et les pratiques visuels ancrés dans les habitudes de consommation, ça semble pour le moins bien périlleux, pour ne pas dire totalement irréaliste.
Je dédie ce billet à tous ceux qui, depuis l'invention du 24/24, 
ont illuminé nos nuits : productrices & producteurs, réalisatrices & réalisateurs,  
techniciennes & techniciens du son…

Merci à Ewen pour cette créa… tip-top !


Je me suis alors rappelé comment, moi-même et quelques gugus-ses de ma génération, nous nous sommes installés "devant la radio" dès 20h pour - rebelles, et fiers de l'être - nous démarquer des adultes qui s'avachissaient devant la télévision, incapables de penser autrement que par ce filtre-là ! Misère et décadence !

Dès la rentrée 1973, Claude Villers, Patrice Blanc-Francard, Olivier Nanteau (réalisateur) créaient sur France Inter "Pas de panique" (20h-22h), autant dire un festival d'inventions, d'espiègleries, de récits, de musiques pop et de punch, pour une émission dynamique. Le directeur de l'époque, Pierre Wiehn, avait demandé à l'équipe d'inventer quelque chose entre "Charlie-hebdo" et "Pilote" (hebdomadaire de bandes dessinées, dirigé par René Goscinny). Wiehn sentait l'époque. Les trois compères allaient la propulser. C'était frais, joyeux et tendance. 

Puis en février 1982 (2), alors que les radios dites-libres fleurissent un peu partout depuis le 10 mai précédent, Europe 1, chaîne généraliste privée, crée en plein milieu de saison "Radio Libre". Pied de nez à ceux qui s'y sont collés (à ces radios-là) et, volonté délibérée de ne pas laisser partir à cette nouvelle concurrence quelques auditeurs, libres de ne plus vouloir de pub à l'antenne ou d'en accepter l'augure avec d'autres fréquences plus neuves, plus fraîches, plus innovantes.


Blassel, Levaï, Jouffa


















"Radio Libre" (20h-22h30), qui démarre le 1er février 1982, ce sera une équipe solide : Ivan Levaï (journaliste et producteur), François Jouffa (journaliste et animateur de l'émission), Vivianne Blassel (co-animatrice), Marc Garcia (réalisateur inventif), (3) assisté de François Lemay (4). Radio Libre est plus punchy que "Campus" (créée en 1968, sur Europe 1 par François Jouffa et animée par Michel Lancelot). De la radio très élaborée (produite, dirait-on aujourd'hui) avec, précise Jouffa, "Un gros budget, une large équipe, mais une grande fatigue. De la conférence du matin tôt après la Revue de presse de Levaï jusqu'à tard le soir, c'était très long !".

Puis, six ans plus tard, Maurice Achard (producteur) et Gilles Davidas (réalisateur, metteur en ondes) inventent sur France Inter "Culture club" (20h-21h30). Voilà ce qu'en dit Le Monde "La quarantaine, Maurice Achard, ancien journaliste à Libération, au Matin, aux Nouvelles littéraires,… est un enfant du rock qui chaque soir à 20 heures et quelque, après l'interminable météo marine, s'élance pour une heure et demie d'antenne où il démontre par A+B que le rock est aussi une manière de vivre, de voir et d'entendre les choses. Gilles Davidas ensuite, le réalisateur, l'un de ces hommes de l'ombre qui ont le don de projeter sur les ondes non seulement des voix et des musiques, mais aussi une sensibilité, une âme." (14 novembre 1988)

C'était furieusement pop et je n'aurais loupé l'émission pour rien au monde. Une émission très élaborée qui, à cette heure-là faisait du bien à la (ma) culture… rock. Oh yeah ! Évoquant ces soirées radio, avec Davidas lui-même, nous en arrivâmes à imaginer qu'il y aurait lieu de remettre à jour… les nuits et de proposer aux "gens de la nuit"  (auditeurs noctambules et professionnels mobilisés la nuit), un vrai programme (et non des rediffs) de minuit à 5 heures avec sa part d'inter-activité (6). 





















Réinventer les nuits serait une très bonne alternative aux écrans. À moins que les dirigeants d'Inter et de Radio France se soient définitivement résignés à la tyrannie du visuel ? Effet secondaire immédiat : cela permettrait à Radio France de remplir à nouveau ses missions de service public, en diffusant 24/24 des programmes, qui s'adresseraient aussi à toute une partie de la population qui vit la nuit et qui a besoin qu'un média vive à son rythme plutôt que d'être ignorée avec le simulacre la nuit de la rediffusion des programmes de jour.

Un merci particulier à la petite fourmi des archives qui a pu accéder 
à trois articles de Télérama sur le sujet "Radio Libre" qui me permettront prochainement 
de vous raconter une autre histoire.

"Gens de nuit, seul France Inter vous tient compagnie…
jusqu'à l'aube" 1965















(1) "Le premier média générationnel, en direct et interactif" (dès le 3 février 2020 sur tous les écrans),
(2) L'élection du Président socialiste François Mitterrand est passée par là depuis le 10 mai 1981 et le monopole d'État de la radiodiffusion vit ses dernières heures. La loi du 29 juillet 1982 sur la communication audiovisuelle marque officiellement la fin du monopole : “la communication audiovisuelle est libre", assure le premier article de la loi,

(3) Marc Garcia, créateur d'Europe 2, responsable de la programmation d'Inter en 1994, puis en 1997, co-créateur de "Le Mouv' (Radio France), décédé en 2005, à l'âge de 54 ans,

(4) Pour préparer ce billet j'ai sollicité François Jouffa qui a eu la gentillesse et la super mémoire de me répondre par mail ! "La première émission fut Radio Libre à Georges Brassens, avec la participation de nombreux artistes (d'Eddy Mitchell à Raymond Devos) et avec la diffusion de plusieurs inédits de la collection de son ami moustachu Claude Wargnier, alors directeur de la technique d'Europe 1."

(5) Comme j'avais enfin fini de passer 4 soirs par semaine à animer des réunions de développement local, je pouvais à mon tour profiter de la radio,
(6) C'est bon Coco, tu le liens le slogan "Inter-actif, la nuit ! "

9 commentaires:

  1. Sans oublier insomniaques, malades hospitalisés, travailleurs de nuit. Qu'écoutez-vous la nuit, actuellement ?

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    1. C'est de tous "ces gens-là" dont je parle et évoque ! C'était le projet initial de Dhordain (patron légendaire de France Inter)

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  2. Je me souviens de Jean Charles Aschero, de Macha, aussi ...
    Merci pour vos billets

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  3. C'est par "Culture Club" que j'ai commencé mon écoute "consciente" et "indépendante" de la radio du haut de mes 15 ans... J'avais oublié que c'était Gilles Davidas à la réalisation, ce qui ne m'étonne pas à posteriori, il avait dû intrigué par sa mise en onde mes jeunes oreilles. Et ce générique ! Dont je cherche les références depuis 32 ans...
    Merci pour vos articles Fañch.

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    1. Bjr, ;-) Et oui le Grand Davidas ! (à qui j'envoie sur le champ un télégramme de félicitations) ;-) Mais l'indicatif c'est extrait de la B.O. d'Homeboy et Clapton au manche je crois ? Merci de votre fidélité à me lire JBD (je vais essayer de traduire ces initiales ;-)

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    2. Merci JBD, c'est sympa et ça fait plaisir !
      Cadeau l'indicatif de l'émission :
      https://youtu.be/N9hqYOkS_ys
      Gilles Davidas

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    3. Vous voyez JBD, Davidas à toujours des ressources !!! ;-)

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  4. A oui, quand même...Clapton... Tout remonte d'un seul coup... Les chroniques sur la culture "underground" et les passages d'antennes avec Foulquier à 21h30.
    Merci pour ce revival.

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