mardi 2 février 2021

Seul-e dans sa cabine…

"Seul dans sa cabine, le conducteur de métro conduit sa rame de passagers dans les meilleures conditions de confort, de régularité et de sécurité" (1). Dans le métro, ouais ! Mais dans la radio, seul-e dans sa cabine, ne serait ce pas la négation absolue du travail d'équipe ? Avec une vitre séparant celle ou celui qui est au micro et celle ou celui aux manettes. La réalisatrice ou le réalisateur est justement la bonne personne qui travaille avec le producteur en amont de la diffusion et avec le technicien en cabine pendant la diffusion. Et c'est ça, ce poste essentiel à la fabrique de la radio, que les gourous de l'audio veulent passer par pertes et profit.

Au temps de l'analogique ! Voir ci-dessous la légende en bas de page…


Quand on ne connaît rien à la radio et qu'on en est, à la marge, tout juste l'auditeur, il n'est pas étonnant que des Gallet et des Veil (2) aient voulu ou veuillent remettre en question les principes de base de la fabrique de la radio, très certainement inventés, puis modélisés, en même temps que la radio il y a cent ans. Sur la foi des "nouvelles possibilités numériques", les émissions pourraient se passer d'un-e professionnel-le, la réalisatrice, le réalisateur, qui, dans l'histoire formait avec l'animatrice l'animateur, la productrice le producteur au choix, un couple, un binôme, une équipe et qui ont donné à la radio tant et tant d'heures conceptualisées, élaborées, diffusées.

"Tout p'tit déjà" j'étais curieux de ces noms désannoncés en fin d'émission, personnages de l'ombre mais à priori essentiels à la bonne marche de l'affaire. Il y a une semaine l'émotion  était grande à France Musique avec la disparition de Bruno Riou-Maillard, réalisateur. Et puis quand des réalisatrices-réalisateurs ont passé des années de compagnonnage avec productrices et producteurs ça marque profondément une vie professionnelle.

Qu'on en juge !  "La réalisatrice [Michèle Bedos, ndlr] me regarde, elle a tout entre les mains, si elle se trompe, l'émission bégaie. Jusque là on a tout prévu ensemble. Maintenant, on joue chacune du côté de la vitre. Question de confiance." (2) Et puis, au départ en 2011 de Bernard Lenoir Michèlle Soulier, réalisatrice à France Inter, raconte à Hervé Pauchon* leurs trente-deux ans de "vie commune".

Lors du dernier Comité Social et Economique Central (CSEC, anciennement Comité Central d'Entreprise) de Radio France, la semaine dernière, la direction a annoncé aux organisations syndicales (OS) les détails du projet "Prod'cast : La fabrique de la radio". On notera qu'avec ce titre "Prod'cast" la messe est dite. Le sous-titre est juste pour rassurer ceux qui s'inquièteraient de l'abandon progressif de la radio en flux pour ne plus se consacrer exclusivement qu'aux…podcasts ! Bien joué M. Frisch (directeur du numérique et de la production), mais la ficelle est grosse !

Ce projet va consister à faire évoluer les métiers de production vers :
- le technicien autonome (sans réalisateur),
- le réalisateur autonome (aux manettes sans technicien),
- le voice-track (animateur, producteur ou journaliste, seul, sans technicien ni réal) !
Avec effet sur les sept chaînes de Radio France, sur plusieurs émissions, dès la rentrée 2021 !

Alors elle est pas belle la vie ? Et pourquoi pas à terme la radio-IA (intelligence artificielle) ? Non, pas la radio-IA, l'audio-IA selon les canons en vigueur aujourd'hui à Radio France. La direction joue sur du velours. l'auditeur, même très exercé, aura du mal à distinguer une émission sans réal (les documentaires et les fictions seraient épargnés) et/ou sans technicien. Le niveau d'exigence va baisser, les moyens de production vont diminuer et Radio France pourra se targuer d'avoir réduit de façon drastique les effectifs. Sauf  que ce service public continue d'embaucher à tour de bras, cadres et manageurs.

Les paires d'oreilles utiles à l'élaboration d'une émission vont manquer. Les savoirs-faire finiront par disparaître et la production en souffrira forcément. Mais qu'importe, les vieux chevaux seront morts et les poulains numériques pourront cavalcader sans fin sur des écrans où la représentation même de la radio aura définitivement disparue !

La légende (de gauche à droite) : En cabine, Jean Priso-Moutongo/Opérateur, Jean Garretto/Réalisateur, Yann Paranthoën/Chef opérateur. En studio l'invité, Kriss animatrice/productrice. Guy Senaux, ex chef-opérateur à Radio France, m'a donné le nom de Jean Priso qui me manquait et, surtout m'a précisé que pour les besoins de la photo le réal est passé à gauche du chef-op'. En effet, le réal est toujours en face du "micro d'ordre" sur la droite de la console (qui permet d'échanger dans le casque avec l'animatrice-l'animateur) et du téléphone. Studio "175" au 2ème étage de la Maison de la radio. (Cette légende est vraiment très belle !!!!)

(1) J'ai cherché une expression de "Seul dans sa cabine" et le CIDJ m'a proposé celle-ci,
(2) Gallet, ex Pdg 2014-218, révoqué par le CSA en 2018. Veil nommée à sa suite depuis, 
(3) Kriss, in "Sagesse d'une femme de radio", L'oeil neuf, 2005,

* Le player n'est plus disponible à l'export pour être directement accessible ici, 

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